Millennials, une génération déjà "addict" à la médecine esthétique

Chez les 18/34 ans, le recours à la médecine et à la chirurgie esthétiques s’est banalisé. Pour cette génération, accro aux réseaux, le corps est devenu un espace d’expression comme un autre.

«Docteur, vous pouvez me faire la bouche pour ma soirée de demain ?» Une phrase que l’on entend très souvent de nos jours dans les cabinets d’esthétique. Pour les millennials que l’aiguille n’effraie pas, la médecine esthétique est une prestation de beauté comme les autres (si ce n’est son coût, qui peut être dissuasif). Elle est consommée avec une grande insouciance. Selon une étude Opinion Way pour Allergan, 26 % des filles de 18 à 24 ans envisagent une intervention sur leur visage. «Cette cible représente actuellement 35 % de la patientèle. Depuis trois ans, elle croît deux fois plus rapidement que le marché des seniors. Et le post-Covid a accéléré encore cette tendance», confie Maxence Delmas, directeur de la division esthétique de Galderma, numéro un des produits injectables en France.

Avec les réunions en visio, 38 % des Françaises ont pris conscience de leurs imperfections physiques. Elles veulent aujourd’hui pouvoir les rectifier, jusqu’aux plus jeunes qui ne supportent plus leurs cernes. Résultat : en quelques mois, les centres esthétiques au sein des grandes agglomérations ont poussé comme des champignons (Lazeo, Clinique du Rond-Point des Champs-Élysées, Marjolaine…). Ces chaînes, calquées sur ce qui se fait déjà aux États-Unis ou en Corée du Sud, au marketing bien rodé (communication non-stop sur les réseaux sociaux, prises de rendez-vous en ligne, première consultation offerte, offres de traitements multiples, facilités de paiement, etc.), commencent à se développer, démocratisant l’offre comme jamais. «Dans dix ans, les chaînes représenteront 70 % du marché», pronostique déjà Maxence Delmas. Moins intimidants que les cabinets médicaux traditionnels, ces lieux, qui bénéficient en prime d’un fort soutien de la part des influenceurs, attirent de fait les jeunes comme le miel les abeilles.

Une obsession de l’imperfection ?

Pour la jeune génération, la médecine esthétique n’est qu’un prolongement du maquillage. Une sorte de nouveau contouring qui met en valeur les reliefs du visage d’une façon plus spectaculaire et durable. Un véritable must do, donc, pour le millennial qui cherche en permanence le moyen d’épater sa communauté.

Après le traitement des cernes (pour lesquels il n’y a malheureusement guère de solutions, à moins qu’ils ne soient creux, donc remplissables), la demande porte sur la qualité de peau , véritable prérequis à tout post Insta, même s’il est systématiquement rectifié par la suite avec des filtres. «Pour nous, c’est une obsession parce qu’on a toujours des petites imperfections ici et là», se justifie Céline, qui, à 25 ans, a déjà l’expérience de l’Hydrafacial (le nettoyage 3.0 du dermato basé sur une microdermabrasion), du microneedling (une microperforation de la peau qui stimule sa régénération) et du peeling au rétinol (éclat, anti-âge, anti-imperfections).

Vient ensuite l’injection des lèvres (car il n’y a rien de plus déplaisant pour cette génération qu’une bouche inexistante), les plus délurées allant jusqu’à demander les Russian lips, un modèle de lèvres XXL avec un arc de Cupidon exagérément souligné, très connoté sexuellement et évidemment très en vogue sur les réseaux. «Il y a quelque chose qui ne fonctionne plus dans la sexualité de notre société. Cela finit par déborder sur le corps, à travers des expressions libidineuses non avouées», constate le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre, coauteur de Grandir, vivre, devenir (Éditions Odile Jacob).

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«L’injection de la javeline (la ligne de la mâchoire) pour un ovale plus dessiné fait aussi partie des demandes récurrentes. De même que le fox eye, ou cat eye, très étiré sur les tempes, qui est obtenu grâce à la pose de fils tenseurs. Là, je mets tout de suite le holà, car c’est une technique indiquée dans le cas d’un relâchement du sourcil, donc pas avant 35-40 ans», explique le Dr Julien Samama, médecin esthétique.

La French touch en prend un coup. Dans le monde de l’esthétique médicale, la France est en effet réputée pour son art du naturel, qui commence à être bien chahuté avec les demandes toujours plus extravagantes des millennials. Au niveau du visage, par exemple, nombreuses sont celles qui rêvent de creuser leurs joues. L’intervention chirurgicale en vogue s’appelle la bichectomie ; elle consiste à retirer les boules graisseuses de Bichat. En résulte un visage creusé, anguleux, censé avoir plus de caractère.

«De nos jours, on ne subit plus sa nature. On veut la contrôler. Les jeunes se dessinent mentalement une image à laquelle la chirurgie esthétique donne ensuite corps. On sent un fort désir d’“ensauvagement”, d’hybrider l’homme et l’animal pour donner à son physique une allure plus singulière et plus sexy que le baby face d’il y a quelques années», explique Bernard Andrieu, philosophe et sociologue, auteur de Manuel d’émersiologie. Apprends le langage du corps (Éditions Mimésis). Ce corps n’échappe pas au reformatage. Seins haut perchés, fesses à la Kardashian, ventre plat et abdos en acier… À l’étage du dessous aussi, c’est sculpté. Pour certaines, il est devenu obligatoire, pour une silhouette harmonieuse , de faire combler le hip dips, une dépression naturelle située de chaque côté du bassin que la jeune génération considère comme une disgrâce absolue. On y remédie grâce à la liposculpture (liposuccion suivie d’une réinjection de graisse) réalisée au bloc. French touch ou fake touch ?

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