Audrey Diwan, réalisatrice de "L’Événement", Lion d'or à Venise : "Je voulais que la sensualité soit aussi présente que la souffrance"

La réalisatrice française d’origine libanaise vient de remporter le prix suprême de la Mostra de Venise pour son deuxième long métrage, adapté du roman d’Annie Ernaux, sur un avortement clandestin. Rencontre, quelques heures après le palmarès, avec une cinéaste au parcours riche d’expériences.

Audrey Diwan est une surdouée à l’identité culturelle plurielle. Journaliste, elle a été critique littéraire et a lancé le magazine Stylist. Romancière, elle signe La Fabrication d’un mensonge, en 2007. Scénariste, elle a cosigné La French (2014) et BAC Nord (en salle), de Cédric Jimenez. Elle se distingue dans chaque discipline par son talent et sa finesse d’esprit. Avec L’Événement, son deuxième long métrage après Mais vous êtes fous (2018), la réalisatrice s’est dépassée. Présenté à la Mostra de Venise, le film a suscité un enthousiasme contagieux dans la salle : cinq minutes de standing ovation et un public ému aux larmes. A l’aube de la quarantaine, la cinéaste française d’origine libanaise a remporté le Lion d’or et a été encensée par la critique avant même la sortie du film, prévu pour le 2 février 2022 (pour l’instant). Un succès plus que mérité pour son adaptation au cinéma du récit autobiographique de la romancière Annie Ernaux.

L’histoire se déroule en 1963 et relate la façon dont l’écrivaine, alors âgée de 21 ans, se retrouve confrontée à une grossesse non désirée au moment même où elle prépare son mémoire littéraire. Audrey Diwan parvient à restituer le destin de cette femme avec une sensibilité à vif et le toucher d’une plasticienne. Anne, le personnage principal du film, incarnée par l’actrice franco-roumaine Anamaria Bartolomei, est une héroïne en avance sur son temps, qui défie toutes les règles. Plus qu’un film sur l’avortement clandestin, L’Événement est une parabole terriblement moderne sur la liberté de la femme, un éloge de son intelligence obstinée, un hommage à son corps et à ses désirs. Porté également par Anna Mouglalis, dans le rôle d’une sage-femme libérale, L’Événement dépeint avec maestria la solitude extrême, le pouvoir du partage et de la parole. C’est un film réparateur où le terme «sororité», galvaudé et parfois fastidieux, prend enfin tout son sens. Rencontre, à Venise, avec la réalisatrice.

En vidéo, un extrait de “L’Événement”, de Audrey Diwan

Cerner ses désirs

Madame Figaro.- Qu’avez-vous ressenti en recevant le Lion d’or au Festival de Venise ?
Audrey Diwan.- De la joie. En tant que cinéaste, j’ai éprouvé énormément d’émotions à différents niveaux. Je savais ce que le Lion d’or représentait pour Annie Ernaux et son histoire. Ce qu’il symbolisait pour la trajectoire d’Anamaria Vartolomei, qui incarne le personnage principal et pour toutes ces actrices de 20 ans qui jouent dans le film. Et puis, je suis très heureuse de ce que ce prix apporte au sujet principal de cette histoire, qui est la liberté. En faisant ce film, nous avons eu la liberté de «dire». J’ai l’impression qu’il a été reçu avec une liberté de regard.

Quel a été votre parcours avant de devenir réalisatrice ?
J’ai fait des études de sciences politiques. J’ai changé plusieurs fois de métier pour arriver à ce qui me semblait être important, essentiel. J’ai travaillé l’écriture sous toutes les formes : à travers le journalisme, l’écriture romanesque, l’édition (Audrey Duwan a été éditrice junior aux éditions Denoël, NDLR), puis par le biais de scénarios de films. Progressivement, j’ai cerné mon désir, mes envies, mes propos. J’ai pris tout le temps qu’il me fallait pour être réalisatrice.

Comment est née cette passion pour la littérature qui vous anime et nourrit votre travail de cinéaste ?
Depuis le jour où j’ai appris à lire, j’ai vécu dans les livres. Enfant, ils m’ont fait découvrir que je pouvais être ici, là et ailleurs en même temps, traverser d’autres vies et émotions. Je suis lectrice avant d’être cinéphile.

Trouver sa propre grammaire

Vous avez co-écrit plusieurs scénarios, dont ceux de La French et de BAC Nord, de Cédric Jimenez. Que retenez-vous de ces expériences ? Souhaitez-vous poursuivre cette voie ?
J’adore écrire des scénarios. Les films de Cédric Jimenez m’ont appris à avoir le sens du suspense et du thriller. Actuellement, je termine une collaboration avec Valérie Donzelli que j’adore : nous adaptons L’Amour et les forêts d’Eric Reinhardt. Je travaille aussi à l’écriture du prochain film de Gilles Lellouche – l’adaptation d’un roman écossais. Et je j’écris un scénario qui raconte l’effondrement de l’école comme institution, avec Teddy Lussi-Modeste. J’aime me mettre au service de l’univers des autres. C’est comme si chacun me prêtait un morceau de sa vie.

Comment vous êtes-vous lancée dans la réalisation de vos propres films ?
J’avais un désir d’expérimentation, une envie de trouver une grammaire pour défendre mon propre propos. Et puis, il y avait aussi l’hésitation devant le passage à l’acte. Parce que je voulais être prête, le faire honnêtement, avec une forme de liberté et en prenant des risques. A un moment donné, je me suis lancée.

Quels sont les cinéastes qui vous inspirent le plus ?
Je vis au vidéoclub… Je vois au moins un film par jour, souvent à 6 heures du matin. Ça fait partie de mon hygiène de vie. Mes goûts sont éclectiques et j’ai du mal à faire un choix entre des centaines de réalisateurs que j’aime. Mes premières émotions ont été avec Agnès Varda. J’ai adoré Le Bonheur et Sans toit ni loi qui a reçu le Lion d’or à Venise en 1985. On y retrouve Sandrine Bonnaire qui incarne également un rôle dans L’Événement, celui de la mère d’Anne. Et puis j’adore Jane Campion, le cinéma de Hirokazu Kore-Eda et de Ken Loach… La liste est vraiment longue. J’aime quand la personnalité d’un cinéaste transparaît à l’image.

Interroger le réel

En 2019, vous avez présenté votre premier film, Mais vous êtes fous, porté par Céline Sallette et Pio Marmaï. Comment décririez-vous l’histoire de ce film ?
C’est une interrogation sur la confiance dans le couple : quand est-ce qu’elle se brise ? Il est inspiré d’une histoire vraie, une histoire d’addiction. J’aime interroger le réel. J’ai beaucoup de tendresse pour mon premier film, comme on a de la tendresse pour les premières joies. Et j’ai l’impression qu’avec L’Événement, je dessine encore plus ma route.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’adapter le récit d’Annie Ernaux au cinéma ?
Je connaissais son destin, mais en lisant son roman, j’ai réalisé que je n’avais pas mesuré l’intensité de ce parcours, sa violence, sa solitude. En travaillant sur le sujet, je me suis rendu compte qu’il y avait aussi une autre dimension qui me passionnait dans son histoire : celle du désir, de la jouissance et, en filigrane, de la liberté. Ce sont des thématiques très importantes pour moi.

Comment restituer le destin d’Anne, le personnage principal, au cinéma ?
J’ai essayé d’être au plus près de ce qu’elle vit, qu’elle pense, qu’elle ressent. Je voulais que l’on puisse faire vivre une expérience, un voyage dans le corps d’une jeune femme qui se découvre enceinte, qui veut à tout prix poursuivre ses études et qui trouve une solution que personne n’ose lui apporter. A cette époque, l’avortement est passible de peine de prison.

Poser des questions

La caméra danse autour d’elle ; vous la filmez de dos pour que l’on soit projetés dans ses émotions. Tout est palpable, extrême : sa solitude, son désarroi, mais aussi sa sensualité…
J’ai filmé en format 1:37 (avec des cadrages serrés où la vision du spectateur est focalisée sur le sujet central de l’image, NDLR). Je souhaitais que l’on puisse percevoir une palette d’émotions parfois opposées dans sa relation au corps. Je voulais que la sensualité soit aussi présente que la souffrance. J’ai beaucoup parlé de cela avec Annie Ernaux. Elle travaille exclusivement sur des sujets autobiographiques. J’ai avancé en m’inspirant de L’Événement, mais aussi de romans comme La Femme gelée, où elle parle de son rapport à la féminité et à sa mère.

Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Dans le cas d’Anamaria Vartolomei, j’ai été immédiatement séduite par la personnalité qu’elle dégage. Elle a quelque chose de fort et de mystérieux. C’est une actrice qui arrive à faire passer les émotions de manière minimaliste. Je ne voulais surtout pas d’artifices, de démonstration.

Ce film est presque un manifeste pour les femmes dans un monde qui avance autant qu’il revient en arrière…
Oui, évidemment. Mais je n’aime pas les films à messages. J’aime les films qui posent des questions. Je suis impatiente d’entendre ce que le public lira dans mon film, les débats qu’il suscitera.

L’Événement, d’Audrey Diwan, en salles le 2 février 2022.

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