La rencontre d’avant minuit : Irène Jacob

Dix heures du soir au printemps, un immeuble en pierre de Paris dans une petite rue pavée de Montmartre. Au nord le Sacré-Cœur, à l’ouest les toits de zinc de la butte, autour la nuit claire et, tout en haut, Irène Jacob. Femme menue, actrice ardente, elle avance son sourire mythique sur le palier pour accueillir cinq étages bien raides d’essoufflement. Hospitalière. Dans la cuisine encore vivante du dîner terminé, Jérôme Kircher, son mari, comédien, vient checker et sort de scène.

L’actrice : “Champagne ? Il est tard et vous travaillez !” OK. Elégante. Tard, tôt, ces jours-ci, plus personne ne sait très bien où il en est, Irène Jacob et Keren Ann en ont d’ailleurs fait un spectacle poétique et musical, visible en ligne sur le site de la Maison de la Poésie et avant répété à Sète, au théâtre Molière occupé.

Elle nous guide par un petit escalier qui mène dans un grand salon sous les toits, on se croirait dans une maison. Il y a une cheminée où un fagot attend les nuits froides et une petite terrasse prête pour la saison des beaux jours, c’est là qu’on s’installe, autour d’une grande table de bois, sous les étoiles.

Fille d’un grand chercheur en physique quantique

L’été, elle adore passer des nuits à la belle étoile justement : “On le fait beaucoup avec les enfants, ici ou ailleurs, on sort les matelas et on les laisse dehors pendant une semaine.” En temps normal, l’univers d’Irène Jacob s’organise autour de sa famille, ses deux fils de 16 et 20 ans au centre, et de ses rôles, principalement au théâtre.

Prix d’interprétation à Cannes à 24 ans pour La double vie de Véronique de Krzysztof Kieslowski, l’actrice a traversé le cinéma sans vraiment s’y installer, malgré des débuts engageants avec Jacques Rivette, Louis Malle, Michelangelo Antonioni ou Wim Wenders. Régulièrement, elle apparaît, illumine la culture, repart, revient, comme une étoile filante.

Plus on est intime, plus on est personnel, plus on va toucher le plus grand nombre

Elle a grandi à Genève parmi les physiciens du Cern (organisation européenne pour la recherche nucléaire), fille d’un grand chercheur en physique quantique. Quand enfant elle lui demandait ce qu’il faisait comme travail, son père répondait : “Je travaille avec l’invisible.” En 2019, elle a publié Big bang (2), très beau roman sur la mort de ce père adoré et la naissance, à la même époque, de son deuxième enfant.

“J’ai attrapé la physique quantique d’une façon émotionnelle. Et il y a une loi simple et extraordinaire : les mêmes lois régissent l’infiniment petit et l’infiniment grand. Ça veut dire que lorsque je regarde le ciel, très, très loin, je vois quelque chose qui me ressemble. Dans l’intime, il se passe la même chose. Plus on est intime, plus on est personnel, plus on va toucher le plus grand nombre.”

Une lumière dans l’obscurité

Elle s’échappe, les yeux tournés vers le ciel étoilé, revient sur terre, en butant sur ses phrases et ses pensées, traversée d’émotions. Elle navigue parmi ses souvenirs de nuits mémorables, celle inoubliable à la maternité, son premier accouchement, ou des heures passées à écrire une lettre d’amour “en la changeant, la corrigeant, très excitée en la relisant, devrais-je l’envoyer ?”

Elle se souvient de son adolescence, assez sage. “Mes nuits à 15 ans, les premières où j’ai fugué le soir, en Bretagne, tout un été avec une amie. Ma grand-mère nous gardait, on rentrait à minuit, puis on se relevait et on rejoignait nos copains, sur la plage. On faisait un feu, on avait besoin de rien sauf d’être là, à fumer des cigarettes, jouer de la musique. Ce sentiment extraordinaire quand on est ado de sentir que la nuit nous appartient, qu’on est une bande, les premiers baisers. Seule la nuit pouvait nous donner cette sensation de liberté.”

Elle adore danser, être la première sur la piste : “C’est une façon de célébrer la fête, de dire : ‘Je suis heureuse d’être là.’ Danser, c’est presque la politesse de la joie. Danser avec un inconnu, trouver qu’il danse super bien et partir sans même lui avoir demandé son prénom.”

Avant La maladie de la mort, de Marguerite Duras, une pièce très sombre, j’écoutais France Gall. J’avais besoin de me remplir de l’énergie de la joie pour raconter le sombre.

Pendant le confinement, elle a posté une vidéo d’elle bougeant sur Résiste de France Gall dans la cuisine avec son fils, comme une ado. “On ne va pas attendre la grande fête .” Elle est comme ça, Irène Jacob, elle éclaire l’obscur. Souvent, avant de jouer, elle danse sur le plateau. “Avant La maladie de la mort, de Marguerite Duras, une pièce très sombre, j’écoutais France Gall. J’avais besoin de me remplir de l’énergie de la joie pour raconter le sombre.”

Une façon de ne pas devenir trop sérieuse parce qu’on raconte quelque chose de triste. Avant Où es-tu ? elle a dansé sur Vie Varda de Vincent Delerm : “Pour écouter un ami. Quand on prépare une fête, on met de la musique, on commence la fête avant que les gens arrivent, c’est pareil. Une façon de sortir de ma réserve et de ma timidité.”

Apprivoiser la nuit

Elle parle du trac qui la prend quand elle arrive tard la nuit dans un hôtel. “Il faut apprivoiser la nuit.” Dans ses voyages, elle emporte un vêtement de son amoureux. Elle a fait une analyse et tout le temps de la thérapie, elle notait ses rêves. “Les rêves osent beaucoup de choses. Et c’est peut-être ça, la nuit : oser. Oser mettre un disque de Billie Holiday, se laisser prendre par le blues et se sentir vivante. Si on est vivant, peu importe qu’on soit gai ou triste, on sait qu’on est là.”

Elle aime la nuit parce qu’elle exacerbe tout, qu’elle est un espace qui offre la possibilité d’être touché. Elle évoque ses fantômes avec gratitude : “Les fantômes, c’est tout ce par quoi on est passé, tous les gens qu’on a aimés et rencontrés, tout ce qui, lorsque le jour est là, n’a pas vraiment sa place. Et quand vient le soir, le silence, il y a une place pour venir. “

Le soir maintenant, elle prend un taxi ou un Vélib. Mais longtemps, elle a pris le dernier métro. “Je faisais mes italiennes. Comme ça, j’avais l’air de parler toute seule, ça faisait peur aux gens, ils ne m’abordaient pas.” Faire ses italiennes ? “Oui, c’est un truc d’acteur. Se dire un texte qu’on est en train d’apprendre à haute voix, sans y mettre le ton, sans ponctuation.”

La nuit exacerbe ce que l’on vit. Si l’on est seul ou vulnérable, on est encore plus seul et vulnérable, si on est heureux, on l’est encore plus

Elle embraye : “Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage prennent des albatros, vastes oiseaux des mers qui suivent, indolents compagnons de voyage, le navire…” Sans prévenir, Baudelaire s’est invité dans cette nuit. “Dans les couloirs de certains hôtels, je ne me suis pas toujours sentie en sécurité. Alors je fais semblant de téléphoner… Seule une femme peut ressentir ça et aussi ceux qui vivent sous des tentes dans la ville. Ce sont des nuits avec la peur, le froid, cette injustice-là, de ne pas avoir de toit, ne devrait pas exister dans un pays comme le nôtre. C’est une peur inimaginable, on ne peut rien laisser derrière soi.”

Quand tant d’actrices et d’acteurs mènent une vie hors sol, Irène Jacob est en prise avec le réel. “La nuit exacerbe ce que l’on vit. Si l’on est seul ou vulnérable, on est encore plus seul et vulnérable, si on est heureux, on l’est encore plus. Quand les jours se réchauffent, on a l’impression qu’il y a déjà un peu plus d’égalité.”

14 questions d’avant minuit

Marie Claire : Dormez-vous bien la nuit ?

Irène Jacob : Oui, je dors bien. Avant un tournage ou une première, j’ai souvent le trac, alors je prends du magnésium. Pendant le confinement, j’ai commencé à me réveiller la nuit entre 4 et 6 heures. Comme je suis toujours en train d’apprendre des textes, je me fais des italiennes. Ou bien je réfléchis à un rôle et je me rendors. Quand j’ai une insomnie, je ne me lève pas, je reste là.

Vos boisson et nourriture nocturnes ?

Le vin, plutôt rouge et biodynamique. La bière. Et la nourriture de l’apéro, saucisson, fromage. Je peux très bien me nourrir de cacahuètes ou de chips pendant toute une soirée dans un bar, et trouver cela tout à fait normal. Pas de sucre.

Votre mère vous embrassait-elle au coucher ?

Oui, mais comme j’ai trois frères, ce n’était pas très long.

La nuit efface-t-elle les soucis du jour ?

Elle peut soulager et apaiser, mais aussi incendier. On peut se prendre la tête le soir et le matin se dire : attends, ça va…

Que trouve-t-on sur votre table de nuit ?

Des livres. En ce moment, Combats et métamorphoses d’une femme d’Édouard Louis(3), L’inconnu de la poste de Florence Aubenas(4), L’anomalie(5), que je n’ai pas encore commencé. Il y a pas mal de livres que je commence, j’en lis plusieurs à la fois, Women de Bukowski(6), il y a des lunettes, mon téléphone, une crème, une grosse améthyste que l’on m’a offerte quand j’étais marraine à l’École des mines, on dit que ça met des bonnes ondes dans la pièce, c’est toujours bon à prendre. Je suis du genre à mettre des petites poupées mexicaines sous l’oreiller, toutes ces petites choses qui peuvent faire du bien.

Quels carburants après minuit ? Alcool, Xanax, sexe, drogues, sucre ?

De l’alcool, oui, dans une fête, le sexe, pas forcément la nuit, c’est bien aussi le jour, le matin ou l’après-midi, une cigarette. J’aime bien fumer le soir.

Vivez-vous sous une bonne étoile ?

J’aime les étoiles et elles comptent beaucoup pour moi. C’est le Petit Prince qui disait : “Si tu aimes une fleur qui se trouve dans une étoile, c’est doux, la nuit, de regarder le ciel.”

La dernière fois que vous vous êtes couchée tôt ?

Il y a trois jours, chez ma mère, je me suis mise à son rythme. Dormir, c’est un temps de récupération. D’énergie mais aussi d’émotions. Il m’arrive de me dire : ce soir, je me couche tôt. C’est presque un projet.

Boule à facettes ?

Danser, oui, vous l’avez compris. Mais les boîtes de nuit, ce n’est pas tellement mon truc. J’y aime rarement la musique, la lumière. Souvent, ça manque de joie. En revanche, j’adore la fête, plutôt spontanée. Ça m’est arrivé de faire parfois des fêtes ici, après les tournages, on se retrouve à soixante-dix, serrés compact, j’aime bien.

La nuit la plus dingue ?

Une nuit de rencontre, la plus récente étant avec Jérôme (Jérôme Kircher, son mari, ndlr) et la naissance de mes enfants. C’est dingue parce qu’on n’est jamais prêt.

Le plus trash la nuit ?

La vulnérabilité, ne pas pouvoir être en sécurité quelque part. Et se sentir se

Qu’aimez-vous le plus, la nuit ?

La fête.

Les mots de la nuit ?

Les secrets ou les banalités, ces échanges sans queue ni tête qu’on a plaisir à déballer, parce que c’est ce moment-là. Les mots de la nuit sont soit très précieux, soit très légers.

1. Où es-tu ? avec la chorégraphe Joëlle Bouvier, sur la chaîne YouTube de la Maison de la Poésie – Scène littéraire (youtube.com/watch?v=1LLYMFlVyuY).
2. Éd. Albin Michel.
3. Éd. du Seuil.
4. Éd. de l’Olivier.
5. D’Hervé Le Tellier, éd. Gallimard.
6. Éd. Le livre de poche.

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