Laurie Nunn, créatrice de "Sex Education" : "À l'école, on ne m'a rien enseigné sur le consentement"

La saison 3 de Sex Education, disponible sur Netflix depuis mi-septembre, a de nouveau suscité l’engouement chez les spectateurs. Quelques semaines plus tard, la créatrice de la série, Laurie Nunn, s’est envolée pour Cannes, où elle a reçu un prix pour son engagement en faveur de la diversité. Rencontre.

Elle n’avait pas repris l’avion depuis deux ans. C’est donc avec un mélange d’angoisse et d’excitation que Laurie Nunn s’est envolée pour la Croisette, le vendredi 8 octobre, à l’occasion du Festival Cannes Séries. La créatrice de Sex Education, dont la saison 3 est sortie mi-septembre, a reçu le prix de l’engagement Konbini, avant de prononcer un discours en faveur de la diversité sur le petit écran. «J’espère que nous verrons de plus en plus de représentations inclusives au sein du paysage télévisuel, a-t-elle déclaré. Il faut que les personnes de tous les milieux, sexualités et identités puissent s’identifier à ce qu’elles voient à l’écran.»

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Auteure de trois courts-métrages entre 2007 et 2016, la productrice de 36 ans, qui dirige une équipe de scénaristes, était loin d’imaginer l’engouement que susciterait sa première série, Sex Education. Au point que la saison initiale du show estampillé Netflix, dévoilée en 2019, a rassemblé plus de 40 millions de spectateurs. Trois ans plus tard, les adeptes du programme ne manqueraient pour rien au monde les tribulations d’Otis Milburn, un adolescent grimé en sexologue afin de voler à la rescousse de ses amis lycéens. Fort heureusement, Laurie Nunn a d’ores et déjà signé pour une nouvelle salve d’épisodes.

Un succès non-démenti

Madame Figaro. – La saison 3 de Sex Education rencontre un grand succès, tout comme le reste de la série. Comment l’expliquer ?
Laurie Nunn. –
Je pense que le public a ressenti une certaine alchimie avec la série, et la magie a opéré. Je suis aux anges, c’est une expérience surréaliste. D’habitude, j’évolue dans une sorte de bulle d’écriture. Le Festival Cannes Séries m’a permis de quitter cette bulle et de réaliser que les gens regardaient vraiment le show, que ces personnages n’existaient pas seulement dans mon esprit.

Quel est le message principal de Sex Education ?
L’honnêteté et la communication sont au cœur de Sex Education. La série transmet le message suivant : si vous avez le sentiment d’être quelqu’un d’un peu à part, et que vous avez du mal à vous faire des amis, ne vous inquiétez pas, un jour, vous rencontrerez les personnes qui vous correspondent. Il ne faut jamais renoncer.

Jean et Ruby

Depuis la sortie de la saison 3, les adeptes de la série plébiscitent le personnage de Ruby. Comment expliquer cet engouement ?
Je suis tellement heureuse pour le personnage de Ruby, mais aussi pour son interprète, Mimi Keene. Je la trouve excellente dans la série. J’ai toujours voulu, par le biais de ce show, explorer les tropismes adolescents. Je pense que le public a réagi de cette manière car il pensait que Ruby était juste une fille méchante. Mais la saison 3 dévoile une facette plus vulnérable de sa personnalité.

Avez-vous un personnage favori dans Sex Education ?
Ils sont tous chers à mon cœur. Mais j’ai toujours aimé écrire le personnage de Gillian Anderson, qui incarne la mère d’Otis, Jean Milburn. Elle est géniale, parce qu’elle a un côté intrigant. Elle est pleine de contradictions. C’était un rôle très amusant à rédiger. Et c’est super de voir cette excellente actrice l’incarner à l’écran.

Aimee et la scène du bus

Dans votre show, vous soulignez l’importance de la sororité, notamment à travers l’amitié entre Maeve Wiley et Aimee Gibbs. En quoi était-ce essentiel d’évoquer ce thème ?
La sororité est un thème récurrent dans le show. Nous avons vu de vrais moments de solidarité à travers les différentes saisons. Le monde semble assez effrayant en ce moment, alors j’aime l’idée que dans cet univers fictionnel, les personnages peuvent mettre leurs différences de côté, se rassembler et se soutenir.

Dans une scène de la saison 2, Aimee est agressée sexuellement dans le bus. Comment s’est déroulé le tournage de cette séquence difficile ?
L’histoire d’Aimee, dans la saison 2, me touche de manière extrêmement personnelle. Elle est basée sur un événement qui m’est vraiment arrivé. J’ai toujours su comment je voulais faire évoluer cette intrigue. Aimee finit par réaliser que, malheureusement, bon nombre de femmes ont vécu une situation similaire à la sienne. Je souhaitais que les personnages féminins de la série unissent leurs forces pour la soutenir. Les acteurs ont trouvé cela très émouvant. Le tournage de cette scène était une expérience fédératrice.

« Les jeunes filles savent peu de choses sur leur corps »

Le show prône surtout l’acceptation de soi. Dans la saison 3, Aimee découvre notamment qu’il existe de multiples formes de vulves…
Je trouve qu’il faudrait évoquer davantage les différents types de corps, et le fait que ceux-ci possèdent des tailles et des formes diverses, en cours d’éducation sexuelle. C’est essentiel que les femmes en entendent parler dès l’adolescence. Les jeunes filles ne savent que peu de choses sur leurs corps, parce qu’on ne leur donne pas les outils pour le comprendre.

Sex Education met en lumière l’importance de la santé mentale. En quoi était-ce essentiel pour vous d’explorer ce thème ?
La série parle beaucoup de thérapie, de développement personnel et de communication. Cela paraissait impossible que le show n’explore pas ce thème, au même titre qu’il évoque les questions liées à la sexualité et aux relations amoureuses.

En vidéo, « Sex Education » saison 3, la bande-annonce

Éducation sexuelle

Comment pouvons-nous améliorer l’éducation sexuelle dans les collèges et les lycées ?
Je pense que cela évolue de plus en plus. Les établissements scolaires sensibilisent davantage leurs élèves à la cause LGBTQ+, et font des progrès en termes d’éducation sexuelle des femmes. Mais cela n’est pas encore assez abouti, ni universel. Les gens doivent encore militer pour une meilleure éducation sexuelle. Les parents doivent eux aussi participer à ce combat, afin que leurs enfants ne s’informent pas uniquement sur le web ou à travers des films pornographiques.

Quel est le sujet dont vous auriez aimé entendre parler à l’école ?
À l’école, on ne m’a jamais enseigné la notion de consentement. Je crois que je ne comprenais même pas ce mot. C’est pourtant l’une des notions les plus importantes à appréhender, pas seulement pour les plus jeunes. Je suis triste pour mon moi adolescent, car je n’étais pas informée sur le sujet, et j’ai dû me renseigner par moi-même à l’âge adulte.

« J’adorerais mettre en avant des personnes transsexuelles »

Certains internautes ont twitté qu’ils auraient préféré grandir en regardant Sex Education qu’en regardant Skins. Êtes-vous d’accord avec cette idée ?
Pour ma part, j’ai adoré Skins. C’est un show important pour moi. Il n’est pas sorti durant mon adolescence, mais je l’ai vraiment apprécié. Je pense que les deux programmes, Sex Education et Skins, sont géniaux et légitimes. Je ne veux pas entrer en compétition avec d’autres séries adolescentes. Elles contribuent toutes au même débat.

La saison 3 du show explore un thème encore tabou, celui de la sexualité des personnes handicapées. Quels sont les autres thèmes que vous aimeriez aborder dans la prochaine saison ?
Je rédige actuellement la saison 4. J’espère évidemment passer plus de temps avec ces personnages, explorer encore davantage leurs histoires et leurs personnalités. J’adorerais mettre en avant davantage de personnes transsexuelles dans le show. En ce moment, les débats sur la transsexualité sont très politisés et brûlants. Il est important que nous conservions cette diversité dans la série. Nous avons déjà introduit deux personnages non-binaires, qui sont géniaux, dans la saison 3.

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« Grey’s Anatomy » et « The White Lotus »

Quelle est la dernière série que vous avez passé des heures à regarder ?
J’ai binge-watché The White Lotus. J’ai trouvé les personnages drôles, et les rôles sont très bien écrits. La série est à la fois comique et horrible. C’est très addictif.

Avez-vous un personnage de série préféré ?
J’adore Cristina Yang, de Grey’s Anatomy, incarnée par Sandra Oh. J’ai regardé tant de fois les premières saisons de cette série. C’est un show réconfortant. J’aime beaucoup l’amitié entre Cristina et Meredith Grey. Je voudrais que Cristina soit une vraie personne et devienne ma meilleure amie.

Un signal d’alarme

Sur votre compte Instagram, vous mettez en avant une plateforme qui sensibilise les hommes à la culture du viol. Que pouvons-nous faire pour agir en ce sens ?
C’est un sujet délicat. Il est temps que les hommes commencent à assumer certaines responsabilités dans le débat autour de la culture du viol. Avant même le mouvement Me Too, les femmes en parlaient déjà – elles étaient informées sur le sujet. Pour les hommes, cela a été un vrai signal d’alarme. Désormais, ils doivent avoir le courage d’interpeller d’autres hommes et de leur dire qu’ils ne cautionnent pas leur comportement ou leurs blagues misogynes, que cela les met mal à l’aise. C’est très difficile à faire, et c’est compliqué de le leur demander, mais je pense que c’est nécessaire pour changer les choses.

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