Leïla Slimani : "Les femmes vivent toutes dans le pays des autres, car elles vivent dans le pays des hommes"

Nouvelles Héroïnes (5/10). – La romancière, prix Goncourt 2016 avec Chanson douce, signe le premier tome d’une trilogie consacrée à l’histoire récente du Maroc, le pays où elle est née. Une plongée intime, tout juste couronnée par notre Grand prix de l’Héroïne.

Madame Figaro. – Comment vous est venue l’idée de ce roman  ?
Leïla Slimani. – Après le Goncourt, je me suis retrouvée dans un tourbillon de sollicitations. Dans les rares moments que j’avais pour moi, ce sont les histoires que m’avaient racontées ma grand-mère et mes tantes qui me revenaient. J’ai voulu faire preuve de plus d’ambition et sortir de ma zone de confort pour montrer une autre facette, avec plus de douceur et d’amour pour les êtres humains. Évidemment, cela m’a ramenée vers mon pays et les paysages de mon enfance. Je pense aussi que nous vivons une période très dure, et j’étais peut-être un peu lassée du présent, de notre société, des sempiternels débats. J’avais envie de m’évader.

Quelle est la part romancée de votre histoire familiale  ?
La trame suit l’histoire de ma grand-mère, qui était alsacienne, s’est mariée avec un soldat de l’armée coloniale, s’est installée dans une ferme et a ouvert un dispensaire. Tout le reste, je l’ai inventé, car tout simplement je ne sais pas ce qu’elle avait dans son cœur, ce qu’elle pensait, je ne connaissais pas ses relations intimes avec mon grand-père. Le personnage d’Aïcha, sa fille, est un peu inspiré de ma mère, qui était dans une école de bonnes sœurs. Mais ensuite, le plaisir de la fiction, d’imaginer, de créer des atmosphères, est tellement grand qu’on se laisse emporter. Et j’avais envie de scènes fortes avec des moments poignants, où je ne pouvais me reposer que sur l’imagination.

Que racontent tous ces personnages de femmes autour de celui de votre grand-mère  ?
Avec celui d’Aïcha, j’ai eu envie d’avoir la perspective d’une enfant, apeurée. Ma mère me disait souvent : «Rends-toi compte, nous n’avions pas l’électricité  ! Le noir que j’ai connu dans mon enfance, tu ne l’as jamais connu.» Pour une enfant, un monde où il n’y a aucune lumière, c’est terrorisant. Je voulais raconter le point de vue d’une petite fille qui se rend bien compte que ses parents appartiennent chacun à un camp opposé, qui aime un dieu dont elle n’a pas trop le droit de dire qu’elle l’aime, c’était pour moi très important. Et puis, bien sûr, le personnage infiniment romanesque de Mathilde, cette femme qui part à l’aventure en 1945, qui se retrouve dans ce pays tellement folklorique pour elle. Après, au fur et à mesure, et c’est la magie de l’écriture, d’autres personnages se sont imposés. Je me suis beaucoup attachée à celui de Selma, qui est l’incarnation d’une génération presque sacrifiée, arrivée au moment de l’indépendance – quand les nationalistes disaient : «Il faut envoyer les femmes à l’école, on a besoin d’elles», mais, dans les faits, n’appliquaient pas ces principes à leur propre sœur. Les filles de la génération de Selma ont donc vécu dans un entre-deux, avec un discours qui les émancipait et en même temps une réalité qui les oppressait terriblement. Pour le deuxième tome (1970-1980), Selma aura une très grande place.

Quelles seront les périodes de cette trilogie ?
Le premier tome se passe dans les années 1940 et 1950, avant l’indépendance, le deuxième dans les années 1970 et 1980. Le troisième est consacré aux années 2005-2015, avec ma génération, pour regarder en face ce que nous sommes devenus, nous, les enfants de ces gens. Il me fallait une trilogie pour raconter le Maroc, un pays où beaucoup de nationalités se sont mélangées. Il y a eu des Français, des Espagnols, des Italiens, des Russes, des Hongrois, des réfugiés… Aujourd’hui, on regarde ces pays du Maghreb comme si c’étaient des pays tout simples, que l’on pourrait résumer par l’islamisme, deux ou trois traditions, un folklore… Eh bien non, je voulais raconter la richesse de notre histoire sur ces cinquante dernières années, montrer que toute notre vie ne s’explique pas par la religion, et que nos destins sont plus complexes. Je voulais faire une sorte de généalogie de notre histoire. Quand on voit la différence en cinquante ans entre le destin de mon arrière-grand-mère (marocaine, analphabète, NDLR) et le mien, c’est incroyable ! L’émancipation qu’il y a eu, les possibilités qui ont émergé… C’est cela que je veux raconter aussi. Le dernier tome sera très émouvant pour moi, car c’est aussi l’histoire de ma famille, de son combat pour que je devienne la femme que je suis devenue.

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Comment se tisse le fil entre votre arrière-grand-mère et vous, aujourd’hui représentante personnelle du chef de l’État pour la francophonie ?
Beaucoup de gens, à ma place, auraient hésité à accepter un poste comme celui-là, surtout en étant marocaine, venant d’un ancien pays colonial où les gens pourraient vous dire : «Comment oses-tu représenter la francophonie ?» Je ne vois pas du tout les choses comme cela. Je déteste le fait qu’au Maroc je me fasse insulter ou rejeter parce que je suis trop francophone. Je voudrais dire aux Marocains que nous sommes un pays de mélanges, de métissages, multilingue, et que l’on peut le vivre comme une richesse. J’ai envie d’assumer mes différentes identités, je ne veux pas les vivre comme une souffrance ni m’en excuser. Le Maroc que j’aime est complexe, comme la France, avec ses défauts, ses qualités. Entre 1919 et 2019, il a fait un bond que d’autres pays ont accompli en trois siècles. Au début du XXe siècle, le pays connaît des famines et des épidémies, l’agriculture n’est pas mise en valeur car il n’y a pas de machines, il y a des problèmes d’irrigation… Il va sortir du féodalisme sur le plan de l’éducation et de la santé publique, sortir d’une forme d’arriération pour entrer dans la modernité. Et des élites extraordinaires se forment très vite – mon père appartenait à cette génération –, dix ans avant l’indépendance.

Pourquoi ce sous-titre, La guerre, la guerre, la guerre ?
«La guerre, la guerre, la guerre», c’est une référence à Scarlett O’Hara dans Autant en emporte le vent, quand cette jeune fille désinvolte pense que la guerre n’est qu’une affaire d’hommes, alors qu’elle la subit, comme les autres. Dans mon livre, la guerre est présente tout le temps. C’est d’abord la Seconde Guerre mondiale. Toute une génération est traumatisée par ce conflit qui lui a volé sa jeunesse, une partie de ses rêves, et qui continue à la hanter – on n’allait pas chez le psy à cette époque, on se remettait à vivre avec ses cauchemars. Ensuite, il y a les guerres d’indépendance. Enfin, la dernière guerre, ce sont les guerres individuelles. Chacun est dans une guerre. Amin se bat contre la terre aride, contre les éléments, contre la pauvreté. Mathilde est dans une espèce de guerre avec son dispensaire, où elle essaie de soigner les gens, de continuer à exister. Et puis il y a toutes ces guerres d’émancipation des individus qui essaient de s’en sortir.

Et Le Pays des autres ?
Finalement, tous ces personnages évoluent dans le pays des autres. Soit dans le pays du colon, soit dans celui du colonisé. Amin fait la guerre pour la France et pour le pays des autres. Les femmes vivent toutes dans le pays des autres, car elles vivent dans le pays des hommes, sous une loi arbitraire contre laquelle elles ne peuvent rien. C’était ce sentiment de chacun d’être étranger là où il est. Et d’être toujours obligé de subir une forme de domination contre laquelle il ne peut pas grand-chose. Après le Goncourt, je recevais souvent des remarques sur ma nationalité, mon histoire, ma famille : «C’est tellement beau cette richesse des cultures, les mélanges…» Je trouvais que c’était une vision un peu simpliste et parfois niaise, d’où la citation d’Édouard Glissant sur la damnation du métissage. S’il est souvent perçu comme l’addition de deux identités, il peut aussi être vécu comme une absence de toute identité, une soustraction. Je voulais essayer de comprendre d’où me venait ce sentiment que j’avais toujours eu, de vivre dans le pays des autres. En France, je ne me sens pas totalement appartenir au pays ; et au Maroc, c’est pareil. Je voulais m’interroger sur ce sentiment d’extériorité. Il n’est pas dû qu’à moi, il est dû à mon histoire, et il fallait que je remonte le plus loin possible pour comprendre d’où cela venait.

Et aujourd’hui, avez-vous mieux compris ?
Je commence à comprendre la violence à laquelle a été confronté un couple comme celui de mes grands-parents. Je commence à comprendre que, pour se protéger de cette violence, il y a deux solutions. Soit vous devenez complètement fondamentalistes et obtus, et vous en voulez aux autres, soit, au contraire, vous êtes obligés de vous forger une grande liberté d’esprit. Je crois que c’est ce qu’ont fait mes parents. J’ai compris pourquoi ils ne nous avaient jamais poussées, mes sœurs et moi, vers des sentiments nationalistes ou vers des sentiments grégaires de manière générale. Je continue à vivre dans le pays des autres, mais maintenant, je me dis que c’est peut-être le meilleur endroit pour un écrivain.

Le Pays des autres, Éditions Gallimard, 368 p., 20 €.

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