Méchants, riches, et pourtant : pourquoi ne peut-on s’empêcher d’aimer les personnages de la série "Succession" ?

Entre coups bas et trahisons familiales, les personnages de Succession , dont la troisième saison vient de commencer sur OCS en France, sont millionnaires et immoraux. Mais pourquoi nous fascinent-ils donc tant ?

Ils n’ont de pitié pour rien ni personne. Pas plus pour les foules anonymes, qui, à leurs yeux, ne sont que de vagues ombres évoluant derrière les vitres de leurs limousines, que pour leur propre famille. Depuis 2018, on se passionne pour les héros de la série américaine Succession, dont la troisième saison vient de commencer en France, sur OCS : à savoir Logan Roy, magnat des médias vieillissant, dont la santé déclinante n’a en rien entamé la férocité, bien au contraire. Et ses quatre enfants, prêts à se déchirer pour l’héritage (et l’attention) de leur père.

Une saga librement inspirée, du propre aveu de son créateur, Jesse Armstrong, par celles de grandes familles telles que les Murdoch ou les Hearst. Où, au fil d’épisodes haletants, on lance une OPA hostile en plein mariage et où on humilie ses enfants dans le confort cossu de luxueux appartements. Aussi puissants qu’odieux, les Roy n’ont rien – à part quelques milliards – pour eux. Pourtant, on ne peut s’empêcher de souhaiter que Kendall (Jeremy Strong, récompensé par un Emmy Award en 2020), fils martyr et maudit, réussisse à gagner le respect, sinon l’amour, de son géniteur. Ou que sa sœur, Shiv (impériale Sarah Snook), seule femme de la fratrie, dame le pion de ses frères ennemis. Alors pourquoi une telle fascination pour les riches et puissants ?

En vidéo, la bande-annonce de la saison 3 de « Succession »

Dimension cathartique

Promettre un million de dollars à un enfant s’il marque un point au base-ball et, lorsqu’il le manque, déchirer le chèque avec une salve de moqueries condescendantes… C’est l’une des scènes inaugurales de la série, posant, dès le premier épisode, l’étendue de la cruauté de la famille Roy. Dans la vraie vie, personne (on l’espère) ne songerait à pousser aussi loin l’immoralité. Et pourtant : «Être humain se définit par notre capacité à nous identifier à l’autre, explique le sémiologue François Jost, auteur des Nouveaux Méchants, quand les séries américaines font bouger les lignes du Bien et du Mal (Éditions Bayard, 2015). Cela fonctionne d’autant plus à l’écran : on éprouve du plaisir à se mettre à la place de ceux que l’on regarde.»

Surtout quand ces derniers n’ont aucun scrupule : «Ces personnages se permettent ce que nous ne pourrions jamais faire. Tout le monde a, à un moment ou un autre, envie de tuer ou de blesser quelqu’un, mais ne le fait pas. C’est la fiction qui s’en charge à notre place.» Une dimension cathartique d’autant plus forte lorsqu’elle évolue dans un contexte familial, déjà exploré dans des séries comme Dynastie ou Dallas. Qui oserait traiter son frère de minable en plein déjeuner dominical ou sacrifier les intérêts de ses enfants pour préserver les siens ? Au fond, personne. Sauf les Roy.

Shiv (Sarah Snook) et Roman (Kieran Culkin), deux des personnages de la série Succession.

Le revers de la fortune

Voyages éclair en hélicoptère, millions dépensés en une simple soirée… La fortune (et l’empreinte carbone) des Roy atteint des sommets. Un luxe d’autant plus crédible qu’il n’est pas ostentatoire : en ayant fait appel à une armée de consultants, spécialistes du mode de vie des riches et puissants (d’une organisatrice de mariages dans la haute société à une journaliste du Wall Street Journal incollable en fusions et acquisitions, en passant par une experte en art chargée de dénicher les œuvres décorant les propriétés des héros), Succession rend réaliste le fantasme de l’argent roi. Tout en le désamorçant : si l’on ne peut s’empêcher de se demander à quoi ressemblerait notre vie chez les Roy, on ne les envie pas. «En un sens, Succession fonctionne avec les mêmes ressorts que la téléréalité, note François Jost. On y voit des gens qui ont tout pour être heureux et se gâchent la vie. Le fait qu’ils soient riches donne à la série une dimension consolatrice : il est évident qu’ils ne connaissent pas le bonheur pour autant.»

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Message politique

En fustigeant, entre les lignes, ces grandes fortunes qui règnent sur les finances de la planète, Succession est-elle du côté de celles et ceux qui dénoncent les dérives du capitalisme et rêvent d’un ordre nouveau ? Dans une interview accordée à AlloCiné en 2018, l’acteur écossais Brian Cox, brillant interprète de Logan Roy, soulignait que «si l’on augmente la richesse d’une partie de la population, et qu’à l’inverse on aggrave la pauvreté des autres, alors les gens aisés vont peu à peu s’éloigner de la réalité et mener leur existence dans un monde complètement différent de ce qu’il est réellement».

C’est précisément ce que démontre la série, qui a vu le jour en même temps que l’avènement de Trump et l’aggravation des tensions économiques, sociales et climatiques : «Succession renvoie évidemment à l’augmentation des inégalités, confirme Dominique Moïsi, conseiller spécial de l’Institut Montaigne et auteur de La Géopolitique des séries ou le triomphe de la peur (Éditions Stock, 2016). Cette série évoque, en creux, les affaires Weinstein, Esptein ou celle du prince Andrew, où les super riches n’ont plus de limites, ni économiques ni éthiques.» Et résonne en ce sens avec l’époque, en donnant une lecture à la fois inquiète et éclairante.

Critique de moeurs

Logan Roy (Brian Cox), le patriarche de Succession.

La passion que génère Succession repose, tout de même, sur un paradoxe troublant : suivre les coups bas et autres trahisons de personnages détestables n’est-il pas déprimant ? D’autant plus que les producteurs de la série ont fait le choix d’une réalisation à l’os, tout en couleurs sourdes et zooms heurtés, comme pour mieux refléter la sécheresse du cœur de ses protagonistes. Pourtant, on ne peut s’empêcher de compatir à la dérive de ces enfants pourris gâtés, à qui personne n’a jamais vraiment montré comment bien se comporter. Et se délecter des joutes verbales, remarquablement bien écrites, de la famille Roy.

Comme le souligne Dominique Moïsi, «les personnages de Succession s’inscrivent dans une tradition, déjà mise à l’œuvre dans House of cards , de méchants tellement cyniques qu’ils en deviennent sympathiques». Mais qui ne sont pas épargnés pour autant : «La série s’inspire de la réalité, mais la satire la rend acceptable, poursuit-il. C’est tout l’enjeu de la première saison, qui nous montre le patriarche dans son extrême solitude, en train de perdre le contrôle de son entreprise comme celui de sa vessie.» La morale, quoique ambiguë, est sauve. Le rire, heureusement, aussi.

Succession, saison 3, de Jesse Armstrong, disponible en H+24 sur OCS.

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