Penélope Cruz, actrice hors compétition : "Je ne mentirai jamais sur mon âge"

Après trente ans de carrière et de nombreux rôles mémorables, l’actrice espagnole continue d’étonner par ses choix intègres, professionnels comme personnels, sa discrétion maîtrisée et ses engagements.

Au lendemain de son quarante-huitième anniversaire, rayonnante, elle évoque pour nous la sérénité de l’âge, l’envers du décor parfois cocasse des plateaux de tournage, et sa relation si particulière avec la maison Chanel, dont elle reste la fidèle ambassadrice.

Dans la peau d’une réalisatrice loufoque

Il fait beau à Madrid. Paris fait grise mine. Tout est donc dans l’ordre, d’une certaine façon. En mode Zoom, Penélope Cruz a choisi de ne pas apparaître. Nous sommes à armes inégales mais, après tout, ce n’est pas désagréable. L’impression d’être une célébrité grand écran scrutée par la spectatrice anonyme d’une salle obscure. La comédienne espagnole, qui vient juste de fêter, la veille, ses 48 ans, est à l’affiche de Compétition officielle (1), son nouveau film.

Dans cette amusante tragicomédie, elle incarne une réalisatrice totalement cintrée torturant à petit feu avec un sadisme revendiqué ses deux stars masculines bouffies de prétention. Réflexion sur la création, sur le pouvoir et ses excès, sur la manipulation, sur les ego parfois hypertrophiés des célébrités de l’écran, sur les combats souterrains et parfois frontaux, que se livrent femmes et hommes dans la quête pathétique de la première place…

Une actrice aux plus de 70 rôles

Compétition officielle dévoile d’une façon implacable l’envers du décor du septième art, où les répétitions des scènes cristallisent les tensions, les haines même, pouvant exister hors plateau entre des premiers rôles prêts à s’entre-déchirer pour prendre l’ascendant à l’écran. Un milieu et une atmosphère dont n’ignore rien Penélope Cruz, même si, bien sûr, tout est outré dans le film et qu’il ne s’agit, après tout, que d’une fiction…

Avec près de soixante-dix rôles en trente ans depuis ses débuts fracassants en bombe sexuelle dans Jamón Jamón (2), ce monument du cinéma illumine aussi la mythologie de la maison Chanel en qualité d’ambassadrice, et déroule ses réponses avec limpidité, précision et humour. Moteur !

Comment s’est passé votre anniversaire, hier ?

C’était une très belle journée, que j’ai passée avec ma mère, mon mari, mes deux enfants et ma sœur (3). Un anniversaire est, bien sûr, encore plus excitant lorsque vous voyez à quel point vos enfants sont heureux de le célébrer avec vous.

Je veux célébrer chacune de mes années sans avoir honte de quoi que ce soit.

Les rires, la joie, sont des expressions si contagieuses que l’on se sent soi-même à nouveau comme une enfant. On m’a demandé si je voulais que figure le chiffre « 48 » sur mon gâteau ou si je préférais que ça reste confidentiel. Quelle question ! Bien sûr que je voulais que le chiffre soit mis ! Je veux célébrer chacune de mes années sans avoir honte de quoi que ce soit.

Beaucoup de célébrités mentent sur leur âge ou entretiennent le ou de peur de s’aliéner leurs carrières et leur public. Cela ne vous a jamais effleurée ?

Je ne mentirai jamais sur mon âge. Je n’ai pas été élevée dans l’idée de le cacher et j’en suis très heureuse. Cette inquiétude sur l’âge dépend de votre culture ou de la façon dont nous avons été élevées.

Les choses évoluent désormais un peu partout, notamment dans l’industrie du cinéma où, si vous êtes une comédienne et que vous avez 40, 50, 60 ans ou plus, vous pouvez trouver des rôles de plus en plus intéressants. J’ai moi-même beaucoup de chance, je ne peux pas me plaindre des belles opportunités qui m’ont été offertes. J’ai d’ailleurs obtenu mes rôles les plus intéressants ces dernières années.

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Il est vrai que vous tenez un rôle complexe et profond dans Compétition officielle. Le cinéma, bizarrement, montre rarement les coulisses des tournages. Est-ce principalement ce qui vous intéressait dans ce film ?

Oui. Je tourne depuis que j’ai 16 ou 17 ans et chaque fois que je me retrouve sur un plateau, je me dis : waouh ! Il y a un film dans un film ! Si le public pouvait voir tout ce qu’il se passe en amont et pendant un tournage, avec parfois des moments de folie, sans parler de la dynamique de la création !

Je pense que des milliers de films pourraient être réalisés sur ce sujet tant il est inépuisable. Compétition officielle est vraiment bon parce que le scénario est intelligent et intéressant, vraiment drôle.

Vous êtes-vous inspirée de quelqu’un en particulier pour votre personnage de Lola, la réalisatrice aussi insupportable que déjantée ?

Oui, par certaines réalisatrices et certains réalisateurs. Je ne donnerai jamais leurs noms parce qu’ils m’en voudraient de les comparer à cette fille folle et ingérable. Cela a été en tout cas vraiment amusant de jouer quelqu’un d’aussi égoïste et manipulateur. Ce n’est certainement pas une femme avec laquelle j’aimerais travailler dans la « vraie vie », mais enfin c’était très drôle de me glisser dans sa peau.

À ce propos, les ego sont-ils répartis de la même manière entre les actrices et les acteurs ?

Je ne peux pas comparer et en tirer des généralités, ça dépend de chaque personne, de sa personnalité et de tout ce qui l’a façonnée. Chaque personne est heureusement unique, donc il m’est impossible de vous répondre.

Lola Cuevas, votre personnage, est entière, passionnée et irréductible. Cela vous définit-il également ?

Lola est aussi psychotique et je ne pense pas que nous partagions cela. (Elle rit.) Elle ne se soucie pas des gens, c’est pourquoi elle est si seule dans la vie. J’imagine qu’elle a dû subir quelques traumatismes qui l’empêchent de se connecter d’une façon sereine aux autres, y compris à elle-même.

J’aime mon métier, mais je ne ferai jamais ce qu’elle fait, comme ignorer les sentiments ou les besoins des uns et des autres. C’est un monstre et cela m’a passionné de tenter de comprendre cette âme et son comportement.

Que se cache-t-il derrière ce monstre ? Avez-vous croisé un vrai monstre dans l’industrie du cinéma ?

J’ai vu des comportements étranges, voire très égoïstes, mais ça ne m’est pas arrivé souvent. Mais ce n’est pas uniquement lié au cinéma, cela a pu se produire dans ma vie quotidienne, comme pour chacun d’entre nous.

Le cinéma, « une école sans fin »

Vous portez une extraordinaire perruque rousse XXL. L’idée est-elle venue de vous ?

Un coiffeur italien, qui propose les meilleures perruques du monde, est venu spécialement à Madrid avec une vingtaine de modèles différents. Dès que j’ai vu celle-ci, j’en suis tombée raide dingue, tout comme Mariano (Cohn, ndlr) et Gastón (Duprat, ndlr), les deux réalisateurs du film.

J’en ai essayé d’autres, plus « normales », mais à la fin de la journée, nous revenions toujours à la grande perruque rousse et je suis très heureuse de notre choix car on comprend immédiatement beaucoup de choses sur mon personnage et comment elle se fiche de ce que les autres pensent d’elle.

C’est la troisième fois que vous partagez l’affiche avec Antonio Banderas, après Les amants passagers et Douleur et gloire, de votre ami Pedro Almodóvar. De quoi est tissée votre complicité professionnelle et votre amitié ?

En fait, c’est vraiment la première fois que nos personnages ont des scènes ensemble. Nous n’avons fait qu’une seule scène dans Les amants passagers, et aucune dans Douleur et gloire. Je connais Antonio depuis que j’ai 18 ou 19 ans. C’est un grand acteur qui peut être très drôle. Il m’est impossible de passer une journée avec lui sans rire beaucoup.

« Le monde a besoin d’ingénieurs, de médecins… mais pas d’acteurs supplémentaires », déclare l’un des protagonistes du film. Ne pensez-vous pas que trop de gens veulent faire du cinéma sans se demander s’ils ont du talent ?

C’est une si belle profession que je ne vois pas pourquoi quelqu’un se priverait de faire du cinéma s’il ressent ce lien particulier avec ce médium, s’il possède la passion du jeu. Le métier de comédienne m’a donné beaucoup de bonheur et m’a appris beaucoup de choses sur les autres et sur moi-même. Le cinéma me fait l’effet d’être une école sans fin. Je ne découragerai jamais personne de suivre mon chemin, même si je sais que ce n’est pas facile, que l’on essuie beaucoup de refus au début.

Je sais, par ailleurs, que ma situation est très privilégiée parce que beaucoup de mes proches sont de bons acteurs et de bonnes actrices mais se battent sans cesse pour essayer de trouver des engagements.

On ne peut pas élever différemment un garçon et une fille : il faut inculquer à tous les enfants des valeurs de respect.

Comme vous le savez, avant de devenir président, Volodymyr Zelensky était un acteur comique très célèbre en Ukraine. Y a-t-il une fierté particulière pour une actrice de savoir que l’un des vôtres se bat pour la liberté de son peuple ?

L’important n’est pas qu’il ait été acteur avant de devenir président mais d’écouter ce qu’il dit. Les Ukrainiens ont besoin d’aide et nous devons répondre à leurs demandes et ne surtout pas rester silencieux sur ce qui se passe là-bas. Il n’existe rien de plus déchirant de voir tous ces enfants ayant perdu leurs maisons, leurs possibilités d’éducation et même leurs vies ou celles de membres de leurs familles.

On ne peut qu’être pris d’angoisse et de tristesse à la vue de ces images. Nous devons tout faire pour les aider, de toutes les manières possibles. Toutes nos actions comptent.

Penélope Cruz, ambassadrice Chanel

Autres sujets révoltants, les féminicides et les multiples visages que prennent les agressions envers les femmes. Vous aimez répéter que, pour changer les choses dans le cas des violences faites aux femmes, il faut en premier lieu se préoccuper de l’éducation. Changer le monde passe par cela, dites-vous.

Je ne parlais pas que des femmes mais de toutes les formes de violence à l’encontre d’un être humain. On ne peut pas élever différemment un garçon et une fille : il faut inculquer à tous les enfants des valeurs de respect.

C’est pourquoi j’aime beaucoup le mouvement Time’s Up, qui se bat vraiment pour l’égalité, les droits, le respect des hommes et des femmes. Les fonds récoltés servent à offrir une défense juridique à des femmes mais aussi à des hommes victimes de violences physiques ou psychologiques. Pour s’attaquer au mal par la racine, l’éducation, dès le plus jeune âge, reste primordiale.

Évoquons maintenant un autre pan important de votre vie professionnelle : la maison Chanel. Comment est née votre relation particulière avec elle ?

Je crois bien être une vraie experte de toutes leurs collections et campagnes de publicité, et ce depuis l’adolescence. Toute jeune, j’allais souvent me réfugier en cachette dans la salle de bains, j’étalais sur le carrelage des magazines de mode pour étudier de près leurs pubs. Il m’arrivait de dessiner dessus. Je reste persuadée que si je n’avais pas été actrice, j’aurais travaillé dans la direction artistique.

Je me souviens de tant de campagnes Chanel depuis ces années-là ! C’est une maison qui, pour moi, reste l’arbitre du cool, de l’élégance et de la modernité. Plus tard, j’ai assisté à mon premier défilé Chanel, en 1999, et certaines des personnes que j’avais alors rencontrées sont toujours en poste, ce qui me donne l’impression de vraiment faire partie d’une grande famille ! Je n’aime pas seulement la beauté et la qualité de leurs créations mais aussi l’envers du décor : la façon dont les gens se comportent harmonieusement les uns envers les autres, la façon dont ils sont traités par la hiérarchie : tout cela se reflète dans les produits.

Pour vous, y a-t-il des points communs entre le personnel d’une maison de couture et une équipe de tournage ?

Oui, ce sont deux métiers où vous ne pouvez pas travailler en solitaire. C’est un travail d’équipe. À chaque fois que je me rends rue Cambon pour les essayages, un jour ou deux avant un défilé, je reste admirative devant le calme et le professionnalisme des équipes se relayant jour et nuit afin que tout soit le plus parfait possible. Ce sont d’authentiques artistes.

Je demande toujours à passer aux ateliers pour l’ambiance. Je suis stupéfaite du temps passé, parfois des mois, pour créer une pièce. J’aime l’attention portée aux détails et à quel point l’équipe s’en soucie. Comme j’aime observer l’équipe au moment où une pièce est achevée et que restent l’amour et le soin qu’ils y ont mis. Derrière le talent incroyable de Virginie (Viard, la directrice artistique, ndlr), il y a le dévouement et la passion de chacune et chacun.

Vous dites apprécier particulièrement Virginie Viard, son humilité et le fait qu’elle travaille dur. Deux qualités qui pourraient aussi vous définir ?

Ça n’est pas à moi de le dire. J’aime Virginie parce qu’elle est si vraie et si honnête, et pas seulement extrêmement talentueuse. Je ne peux pas imaginer quelqu’un d’autre à la création. Elle a passé tant d’années à travailler avec Karl (Lagerfeld, ndlr), ils étaient si proches l’un de l’autre et elle a tellement d’expérience !

Mais en même temps, elle apporte sa propre singularité, son propre style. C’est 100 % Chanel mais c’est elle-même. Plus je la connais plus je l’aime. C’est une femme humble, douée et intelligente, doublée d’une mère de famille. Elle est directe et transparente dans ses rapports aux autres. C’est une femme incroyable. Bon, je m’arrête dans les compliments parce qu’elle déteste ça ! (Elle rit.)

Coco Chanel reste un personnage très romanesque qui a d’ailleurs inspiré quelques films. Aimeriez-vous l’interpréter un jour après avoir été une convaincante Donatella Versace ?

J’ai failli le faire avec Karl, qui m’avait proposé d’incarner Coco dans un court métrage muet. Lui devait réaliser le film. Il m’a souvent parlé de ce projet, qui m’excitait beaucoup, et puis finalement, ça ne s’est pas concrétisé. Mais je reste très honorée qu’il ait pensé à moi pour incarner cette grande figure de la mode.

Connaissant un peu votre personnalité, je doute que vous preniez une année sabbatique. Quels sont vos projets ?

Je viens de produire un film espagnol qui a mis cinq ans à se faire, à cause des interruptions dues au covid. Il n’a pas encore de titre définitif. Juan Diego Botto l’a réalisé.

J’ai tourné un film en Italie avec l’acteur Emanuele Crialese et il devrait sortir en septembre (4) . Cet été, je serai sur le plateau du prochain Michael Mann, un biopic inspiré de l’histoire de la famille Ferrari. Je jouerai Laura, la femme d’Enzo Ferrari. Celui-ci sera interprété par Adam Driver.

Driver : un nom prédestiné pour se glisser dans la peau du Commendatore. Bonne route, Penélope !

Adios ! Et la prochaine fois, promis, à Paris, cette fois-ci vous me verrez !

1. De Mariano Cohn et Gastón Duprat, avec aussi Antonio Banderas et Oscar Martínez. En salle.

2. De Bigas Luna (1992).

3. Son mari, l’acteur Javier Bardem, ses deux enfants, Leo (11 ans), Luna (9 ans) et sa sœur Mónica Cruz.

4. L’immensità d’Emanuele Crialese.

Cette interview a été initialement publiée dans le Marie Claire numéro 838, daté juillet.

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