Salman Rushdie : "Ma cible, c’est la culture-poubelle, du Bachelor à "l’animateur" qui occupe la Maison-Blanche"

En remettant au goût du jour le héros de Cervantès, le propulsant de La Mancha à Trumpland, Salman Rushdie nous livre un roman épique. Entre fiction et réalité, son Quichotte se bat contre la “culture poubelle” et dresse le portrait cruellement divertissant d’une drôle d’époque.

Dans son nouveau roman, Quichotte (1), Salman Rushdie nous déroule avec sa virtuosité coutumière les aventures d’un représentant de commerce vieillissant qui est tombé fou amoureux d’une reine du petit écran, et qui sillonne les États-Unis en compagnie de Sancho, son fils imaginaire. Signant un ouvrage à tiroirs, qui mêle roman d’espionnage, roman de science-fiction, histoire d’amour et métafiction, il traite tant des relations familiales que de la dépendance aux opiacés, des heurs et malheurs de l’Amérique ou des dérèglements du monde contemporain… Entretien.

Madame Figaro. – Vos deux derniers romans se déroulaient dans un même lieu, New York. Est-ce pour cela que vous vous êtes orienté vers un road book ?
Salman Rushdie.
Oui, j’ai pensé d’abord à un livre de non-fiction, dans la veine de Tocqueville, où je traverserais l’Amérique en voiture et où je raconterais tout ce que j’aurais vu et entendu. J’ai même demandé à mon fils Milan s’il voulait m’accompagner, car je songeais qu’il serait bon de confronter ma vision de l’Amérique à celle de quelqu’un de la jeune génération. Puis, après réflexion, j’ai décidé que je ne voulais pas me priver des ressources de l’imagination, et je me suis donc lancé dans un roman.

Après vingt ans passés aux États-Unis, je connais plutôt bien le pays. J’ai visité la plupart des lieux figurant dans Quichotte, et si certaines villes sont fictives, telles Beautiful, au Kansas, ou Berenger, dans le New Jersey, elles ont des modèles réels. J’ai pensé aux road books et aux road movies, des Aventures de Huckleberry Finn, de Mark Twain, et de Sur la route, de Jack Kerouac, à Easy Rider, en passant par Thelma et Louise. C’est là un grand trope américain, qui se rattache à l’une des catégories les plus anciennes de la littérature, celle du voyage initiatique et de la quête…

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Les pérégrinations de votre Quichotte puisent aussi dans la littérature orientale…
Oui, en particulier La Conférence des oiseaux, du mystique persan Farid al-Din Attar, avec ses sept vallées allégoriques pareilles à celles par lesquelles passe mon héros. Mais j’avais également en tête Candide, de Voltaire, dans lequel un innocent est projeté dans un monde chaotique et tout sauf innocent : mon Quichotte est, comme lui, d’un optimisme qui confine à l’absurde. Je voulais qu’il soit doté d’une vision ridiculement positive du monde et de la nature humaine. J’ai enfin pensé à Kafka et à Ionesco parce que je voulais écrire sur la métamorphose – la transformation de nos voisins en inconnus indéchiffrables et terrifiants, comme dans Rhinocéros, et notre propre transformation en créature que personne ne comprend, de même que Gregor Samsa se transforme en insecte, ou que mes Quichotte et Sancho se transforment, aux yeux des fanatiques et des racistes, en objets de crainte et de dégoût…

Comment vous est venue l’idée d’écrire une refonte contemporaine du chef-d’œuvre de Cervantès ?
À l’occasion du double anniversaire de la mort de Cervantès et de Shakespeare, en 2016, on m’a demandé d’écrire un article comparant leur génie. J’avais sur mon étagère la nouvelle traduction en anglais de Don Quichotte par Edith Grossman, mais ne l’avais pas lue. Quand je l’ai fait, j’ai trouvé cette traduction aussi vive et passionnante que l’ancienne avait été terne. J’ai soudain compris que la manière picaresque était celle que requérait mon livre. Que mon héros, comme Don Quichotte, possédait une noblesse cachée rachetant sa folie. Mon Sancho, cependant, s’est vite éloigné de Sancho Pança pour s’apparenter au Pinocchio de Carlo Collodi – un garçon animé par le profond désir d’enfant de son père, doublé d’une créature fictive voulant désespérément être réelle. Le livre de Cervantès est multiple, de même que les pièces de Shakespeare réunissent toutes sortes de pièces en une seule : tragédies, comédies, histoires de fantômes, romances… Je voulais qu’il en soit de même avec Quichotte.

Quichotte, de Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Éditions Actes Sud, 432 p., 23 €.

Cervantès critiquait les romans de chevalerie que vénère son héros. Le vôtre est plutôt obsédé par la télé-réalité…
Quichotte relève du comique, mais le rire y est noir, satirique. Je me suis demandé qu’elle aurait été la cible de Cervantès aujourd’hui. Réponse : la télé-réalité, qui offre une version maquillée et déformée de la réalité. Qui, dans sa glorification du creux et du superficiel, sa volonté éhontée de nous présenter des mensonges comme étant la vérité, pourrit le cerveau et corrompt la culture. C’est une vision bien bizarre et fausse de la nature humaine que d’imaginer que l’on puisse obtenir l’amour et le mariage via une compétition ! Pour écrire le roman, j’ai dû visionner beaucoup d’émissions de télé-réalité, et je peux témoigner que je pouvais réellement sentir mon cerveau se dissoudre au fur et à mesure…

J’ajoute que je fais la distinction entre culture populaire et «junk culture». J’ai toujours eu la conviction qu’une grande partie de la culture populaire était aussi intéressante que la culture dite «haute» ou «savante», et mon travail incorpore des chansons, de la musique et des livres issus de la culture populaire. Ma cible, c’est la culture-poubelle, du Bachelor à l’animateur de trash TV qui occupe actuellement la Maison-Blanche.

Vouliez-vous aussi évoquer, à travers ce roman, les fictions mensongères dont usent Donald Trump aux États-Unis, Boris Johnson au Royaume-Uni ou encore Modi en Inde ?
L’examen de la frontière poreuse entre vérité et mensonge dans les trois pays qui me tiennent le plus à cœur, et sur lesquels j’ai écrit toute ma vie, est en effet au cœur de ce projet. Tous trois ont en commun de faux récits sur l’histoire de leur nation qui ont poussé l’Amérique dans les bras de Trump, chassé le Royaume-Uni de l’Union européenne et qui se trouvent au centre du projet xénophobe de Modi en Inde. Je désirais dénoncer non pas les dangers de la fiction, mais ceux du mensonge, qui obscurcit la vérité tandis que le but de la littérature est d’éclairer la nature humaine, la société, le monde. De nos jours, la quête de vérité de l’art se confronte à l’obscurantisme des menteurs qui nous gouvernent. Ce n’est pas la première fois et ce ne sera pas la dernière.

(1) Quichotte, de Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Éditions Actes Sud, 432 p., 23 €.

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