Virginie Efira : "Au cinéma, bizarrement, je ne suis pas du tout complexée"

Elle s’excuse, souvent. De ses mots qui parfois s’emmêlent, des méandres de sa pensée, de « parler trop et un peu dans tous les sens », de ses possibles contradictions. Elle s’excuse d’emmener sa parole loin sur des chemins de traverse, et qu’ainsi décousue, elle puisse ensuite vous donner du fil à retordre.

Elle s’excuse enfin parce qu’après une journée de tournage, elle s’est couchée tard la veille et craint que des volutes de fatigue ne viennent embrumer sa réflexion. Pourtant rien n’est plus simple et plus fluide que de converser avec Virginie Efira.

Deux rôles équilibristes de femmes sur le fil

Le verbe alerte, le timbre joliment nonchalant, elle a le souci du mot juste, de la phrase qui nuance tout en cherchant à porter loin. Souvent drôle, toujours sans chichi, la discussion s’épanouit dans le petit studio qui lui fait office de bureau, sur le même palier que son appartement du 11e arrondissement de Paris.

Tout en lumière douce, un écrin chaleureux pour échanger, sans l’ombre d’un écran pour surveiller les heures. Généreuse de son temps, l’actrice a beaucoup à dire sur ces deux rôles qui marquent son hiver. Celui de Camille, l’héroïne fantasque, mélancolique et imprévisible d’En attendant Bojangles (1), tourbillon d’émotions dans lequel elle excelle et belle adaptation du best-seller d’Olivier Bourdeaut, dont elle partage l’affiche avec Romain Duris.

Et celui de Judith, cette femme qui mène une double vie jusqu’au vertige dans Madeleine Collins (2), thriller sombre et inquiétant sorti juste avant Noël. Deux rôles de femmes sur le fil, dont la raison vacille jusqu’au naufrage et que l’actrice défend avec ardeur, fidèle à son image sympathique et enjouée.

Mais à côté de cette spontanéité « bonne franquette », c’est surtout parce qu’elle sait interroger ses succès et bousculer ses certitudes que Virginie Efira nous apparaît si irrésistible. Et étrangement si proche. Rencontre.

La complexité d’incarner la folie

Marie Claire : Comment avez-vous abordé le personnage de cette femme joyeuse, fantasque et peu à peu gagnée par la folie dans En attendant Bojangles ?

Virginie Efira : Ce qui m’intéresse, c’est cette confrontation des contraires qu’on porte tous en nous et sans être forcément malade. Avoir, comme Camille, de grandes qualités d’un côté, des faces très sombres de l’autre… Une force vitale incroyable et aussi une mélancolie plus aiguë. Chez elle, il y a cette fantaisie et cet amour débordants…

Et une manière, comme le dit M. Bojangles, la chanson de Nina Simone, de danser au-dessus de la mort, qui me touche. J’aime qu’elle ait conscience du caractère éphémère de la vie et qu’elle veuille y faire rentrer de la fiction, de la beauté. Tout en étant traversée par une immense noirceur.

Comment est-ce qu’on incarne le délitement d’un esprit ?

Je n’ai pas travaillé ce rôle d’un point de vue pathologique. Jouer, c’est de l’ordre du sensible, du physique, de l’organique, de l’intuitif… Chez Camille, il peut y avoir une joie profonde, quand elle observe son mari jouer avec son fils et puis, au même moment, elle sait que ce sera bientôt fini et la tristesse l’envahit.

On est tous capables de ressentir ça. Le film pose des questions : jusqu’où peut-on réinventer un monde, creuser notre liberté ? Cette famille – Camille, son mari Georges et leur fils de 9 ans – décide de vivre différemment, d’imaginer d’autres codes.

J’avais peur que ce refus du réel rende mon personnage prétentieux, genre « chez nous, c’est tout sauf l’ennui » ou « on ne paie pas nos impôts et ça nous rend tellement plus intéressants… » J’aime cette envie de recréer un monde. Et parfois, je me trouve même un peu chiante avec mes réflexes très cartésiens. Il y a quelque chose d’amusant à croire en autre chose, les fantômes, la magie par exemple. En même temps, je sais bien qu’il faut faire avec le monde tel qu’il est, accepter une forme de banalité.

Pour vous glisser dans le rôle de cette femme malade, bipolaire, vous êtes-vous inspirée de certains personnages de cinéma ?

Avec Régis Roinsard, le réalisateur, on a évoqué Gena Rowlands dans Une femme sous influence. Mais il me mettait en garde à chaque fois que je lui empruntais inconsciemment des tics de jeu. Même si les deux films n’ont rien à voir, ils posent la même question : est-ce elle qui est folle ? Ou les autres ? 

Il y a aussi des fêlures dans des personnages de Natalie Wood, une actrice démentielle, dans La fièvre dans le sang ou Propriété interdite. Il a fallu que j’arrive à éprouver les scènes physiquement, jusqu’à une sorte de vertige. Oublier le cerveau, lâcher ses repères, c’est toujours mieux pour un acteur. Parce que j’ai commencé dans des comédies romantiques, j’ai aussi aimé renouer avec une forme de légèreté, il y a là une espièglerie à la Philippe de Broca.

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