Yves Saint Laurent : que reste-t-il de l’héritage du créateur ?

Yves Saint Laurent aurait eu 86 ans lundi 1er août 2022. Retour sur l’héritage économique, mais aussi stylistique, artistique du créateur de génie mort en 2008, en compagnie de LA référence du journalisme mode en France, Loïc Prigent.

1er juin 2008. Au-delà du monde la mode, c’est la France entière qui pleure la mort d’Yves Saint Laurent, décédé dans son appartement parisien des suites d’un cancer du cerveau. Le créateur de génie, qui aurait eu 86 ans le 1er août 2022, laisse derrière lui un héritage immense : une marque mondialement connue, une collection d’art impressionnante, mais aussi (et surtout) une empreinte indélébile sur la mode.

Quelques jours après la mort de son compagnon, Pierre Bergé confie à Paris Match qu’il était pacsé avec le créateur, dont il aura partagé la vie pendant 50 ans. La loi ne permettait pas encore au couple de se marier. « On a décidé de se pacser d’un commun accord. Cela a eu lieu à son domicile, récemment », expliquait alors l’homme d’affaires, décédé en 2017. C’est donc Pierre Bergé qui hérite de la fortune personnelle de son compagnon, ainsi que de l’immense collection d’art, qu’ils ont accumulée ensemble au fil des décennies, et qui va permettre d’entretenir l’héritage mode de Monsieur Saint Laurent, comme l’usage voulait qu’on l’appelle dans ses ateliers de confection de l’avenue Marceau.

⋙ Photos – Dans le vestiaire d’Yves Saint Laurent

Qui hérite de l’entreprise Saint Laurent ?

Concernant la marque Yves Saint Laurent, les choses sont un peu différentes. En 2008, le couple Bergé-Saint Laurent possède encore des parts dans l’entreprise, mais elle appartient au groupe de François Pinault (groupe Pinault-Printemps-Redoute, renommé Kering en 2013). Le couple crée la marque de haute couture et de prêt-à-porter en 1961. En 1972, ils rachètent les filiales de produits sous licence pour y remettre de l’ordre. On y trouve alors des cigarettes et des serviettes de bain YSL. C’est à ce moment-là qu’ils deviennent leurs propres patrons pour la première fois.

Par le jeu des opérations boursières, l’entreprise passera en 1993 sous pavillon du groupe Elf-Sanofi, puis du groupe Pinault. Il n’y a donc pas d’héritage de l’entreprise à proprement parler au décès du créateur. Yves Saint Laurent dessinera les collections prêt-à-porter jusqu’en 1998 et les collections haute couture jusqu’en 2002 (année où la haute couture Saint Laurent s’arrête).

Qu’est-ce que l’héritage mode de Saint Laurent ?

Peu intéressé par les affaires économiques, c’est dans ses ateliers qu’Yves Saint Laurent va bâtir la part la plus intemporelle de son héritage : son style. Il est fait de références au monde de l’art (la robe Mondrian, la collection pop art de 1966, des clins d’œil à Picasso, Matisse, Braque, Van Gogh…) et d’emprunts au vestiaire masculin (le trench, le tailleur pantalon, le smoking, la saharienne). Des éléments inédits pour l’époque. Mais l’héritage mode de Saint Laurent, n’est que cela.

« Yves Saint Laurent est un immense coloriste. Ses mélanges de couleurs sont à tomber par terre », nous rappelle Loïc Prigent, le plus pédagogue des journalistes experts de la mode en France. « Il est aussi un très grand historien de la mode : il n’y a pas une époque qu’il ne cite pas, pour la reproduire ou la sublimer. De la toge à la belle époque, de l’Espagne à l’Afrique, des années 1940 au folklore roumain, toutes les gardes robes l’inspirent. »

Mais le style Saint Laurent est avant tout une révolution. « Il est le premier à utiliser le vocabulaire de la rue. Il prend la veste en cuir, réservée aux motards qui ont une très mauvaise image à l’époque, et la reproduit en crocodile à destination d’une clientèle richissime, qui n’aurait jamais eu idée de s’habiller avec une veste si mal vue. C’est la fameuse veste Chicago qui fait scandale« , nous explique le journaliste de mode Loïc Prigent. « On a du mal à l’envisager aujourd’hui, mais c’est une grande rupture, l’idée que la mode hyper statutaire a des leçons à recevoir de la mode populaire et utilitaire et masculine.« 

Et cet héritage mode fait toujours l’ADN de la marque. Il est attendu (voir réclamé) par les critiques, les clientes et les fans de la marque dans les collections dessinées par les successeurs de Saint Laurent. Et gare à celui qui y dévie. Si le travail d’Hedi Slimane (2012 à 2016) et Anthony Vaccarello (2016 à aujourd’hui) est célébré, les tentatives “porno-chic” de Tom Ford (2000-2004) ne passent pas. « Tom Ford dit qu’il reçoit des courriers très durs de la part de Pierre Bergé quand il est à la tête de la maison« , nous dévoile Loïc Prigent.

Pas besoin cependant d’être styliste chez Saint Laurent pour être inspiré par son génie. Tous les créateurs s’en réclament. « On connaît son Yves Saint Laurent comme on connaît son Gabrielle Chanel : ils sont des personnages, des carrières et des images systématiquement accrochées sur tous les moodboards de créateurs », observe pour nous l’expert de la mode Loïc Prigent.

Yves Saint Laurent, un patrimoine national

Si l’héritage Saint Laurent demeure si vif, c’est aussi parce que la maison a créé des archives avant toutes ses concurrentes. « La maison Saint Laurent garde tous les croquis de son couturier dès le départ. Les chartes de collections, les plans de salle des invités, tout est gardé systématiquement. Il y a une politique de conservation qui est absolue et unique dans une maison française », s’impressionne Loïc Prigent. « Au même moment, des Givenchy font tout disparaître à la fin de chaque saison par peur de la copie. La maison Dior attend ses 40 ans, en 1987, pour mettre en place une politique patrimoniale institutionnelle. Chez Saint Laurent, tout est prêt pour les rétrospectives dès les premières années. Pierre Bergé a agi en admirateur inconditionnel mais aussi en conservateur en chef. C’est un incroyable coup. »

La maison Saint Laurent peut donc faire la démonstration du génie de son créateur dans n’importe quelle exposition. Au point d’alimenter début 2022 simultanément six expositions dans six musées parisiens différents, « quand d’autres maisons n’ont plus rien pour témoigner de leur splendeur« , pointe Loïc Prigent. Ses précieuses archives sont gérées par la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, créée en 2002. Elle est aujourd’hui « le modèle patrimonial ultime pour une maison de mode« , selon Loïc Prigent

Lorsqu’en 2009 Pierre Bergé met aux enchères la collection d’œuvres d’art d’Yves Saint Laurent, les 373,5 millions d’euros récoltés sont partagés entre la Fondation et la recherche contre le VIH. Un geste qui achève la transformation de l’héritage matériel d’Yves Saint Laurent en un héritage patrimonial, mais aussi humaniste.

Crédits photos : SERGE BENHAMOU / BESTIMAGE

A propos de


  1. Yves Saint Laurent


  2. Pierre Bergé


  3. Catherine Deneuve

Autour de

Source: Lire L’Article Complet