Applis et sites de rencontre pour ados : entre cyberviolence et pédocriminalité

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    Avec l’apparition des sites et applications de rencontre pour adolescents, ce sont de nouveaux espaces de danger qui émergent. Pourquoi les ados y ont-ils recours ? À quels risques s’exposent-ils et comment les protéger ? Décryptage.

    Sommaire

    1. · Des jardins secrets 2.0
    2. · Des plateformes inadaptées à leur développement psycho-affectif et sexuel
    3. · Des plateformes dangereuses, entre cyberviolences et pédocriminalité
    4. · Est-il possible de mieux encadrer les fonctionnalités de ces plateformes ?
    5. · Pouvons-nous vraiment protéger nos ados ?
    6. À l’ère du digital, l’évolution des comportements numériques est rapide, parfois trop : après le succès des sites et applis de rencontre pour adultes, les mêmes plateformes pour adolescents ont le vent en poupe ces dernières années. Et la concurrence est rude sur le marché : 4ados.com, rencontre-ados.net, sortirensemble.com, rencontre-ados.fr, skuat.com ou encore chat-ados.com pour les sites de rencontre, Yubo, Hoop, Azar ou F3 en ce qui concerne les applis. Pour séduire ces “adultes” miniatures, les plateformes misent sur les mêmes fonctionnalités (personnalisation du profil, recherches filtrées par critères, messagerie privée…) mais aussi sur une inscription gratuite qui se fait en quelques clics, sans nécessiter l’accord parental.

      Identifiés comme les nouvelles cibles du marché de la rencontre, ces jeunes connectés se testent volontiers sur ces sites et applis méconnues de leurs parents qui ont des airs de jardin secret : lieux de rencontres amicales ou amoureuses, ces plateformes échappent au contrôle des adultes et deviennent des espaces où la sensation de liberté le dispute au goût du risque. Risque qui, lui, est bien présent : mettant en contact mineurs et majeurs, entre 11 ans et 25 ans, ces sites et applis de rencontre exposent les plus jeunes à des échanges parfois inappropriés, notamment en raison d’un décalage en termes de développement psycho-affectif et sexuel. Au-delà d’être soumis précocément à des contenus ou comportements qui ne sont pas de leur âge, ces jeunes peuvent se retrouver en proie à des cyberviolences. Pire : ces plateformes deviennent aussi le repère de prédateurs sexuels qui ne rencontrent aucun obstacle pour se faire passer pour des mineurs et s’attirer la confiance de ces ados.

      Des jardins secrets 2.0

      Rien que d’entendre “plateforme de rencontre pour les ados”, on se dit que quelque chose cloche. Pourquoi ces ados, qui multiplient les sources d’interactions sociales avec des jeunes de leur âge en milieu scolaire ou extra-scolaire, auraient-ils besoin de rencontres supplémentaires, et qui plus est virtuelles ? Pour Yasmine Buono, spécialiste des questions liées à la vie en ligne des ados, le succès de ces plateformes se situe au croisement de l’offre numérique et du potentiel d’un nouveau lieu de socialisation :

      Ce n’est pas un besoin en réalité, ça ne vient pas répondre à un manque, c’est l’opportunité qu’offre le numérique, et aujourd’hui, comme les jeunes sont connectés de plus en plus tôt et de plus en plus longtemps, ils se saisissent des opportunités de ces lieux de socialisation. Et les plateformes numériques, de leur côté, y voient une opportunité économique pour un nouveau marché.



      Les codes du numérique, les jeunes les maîtrisent mieux que quiconque. Dès lors, ces plateformes deviennent aussi des lieux refuges, des espaces d’entre-soi et de liberté où l’on peut découvrir les relations, développer sa confiance en soi, dépasser sa timidité. Pour l’intervenante en milieu scolaire, ces sites et applis leur permettent “de tester leur popularité, leur pouvoir de séduction et leur relation à l’autre, de surmonter leurs complexes”. “C’est plus facile d’aller à la rencontre d’une fille ou d’un garçon derrière un écran” ajoute-t-elle.

      Aujourd’hui, plus besoin de faire des cachotteries à l’extérieur de chez soi pour cultiver son jardin secret : c’est tout un espace privé, intime, qui se retrouve à portée de main de ces jeunes, en quelques clics, “tout un monde qui échappe au regard de l’entourage” analyse Yasmine Buono. Et c’est aussi précisément parce que ces relations s’établissent loin du regard des adultes qu’elles présentent un attrait supérieur : “Quand on est un adolescent, on veut franchir des limites : il y a le goût du risque, d’aller découvrir un autre monde, une autre façon d’avoir des relations amoureuses, qui échappe à la vigilance des adultes” conclue-t-elle.

      Des plateformes inadaptées à leur développement psycho-affectif et sexuel

      Si les ados de tout âge sont séduits par ces plateformes de rencontre, les spécialistes s’inquiètent d’une exposition précoce à des contenus inappropriés : des images ou vidéos auxquels ces jeunes ont accès, parfois très connotés sexuellement et susceptibles de heurter leur sensibilité. Parmi ces contenus, des publications d’internautes mais aussi des publicités : “Quand vous parcourez ces sites, vous voyez bien que les annonces publicitaires sont complètement inappropriées pour les jeunes de 12-13 ans. Mais c’est le modèle économique de ces plateformes puisqu’elles sont gratuites” commente Yasmine Buono.

      Certains jeunes dépassent le stade de la simple navigation sur ces sites ou applis, et tentent jusqu’au bout l’aventure des relations en ligne, qui peuvent se révéler inadaptées. En cause, la fourchette d’âge de la cible :

      Concernant ces applis qui s’adressent aux 13-25 en moyenne, j’ai reçu beaucoup de témoignages de jeunes de 11 ans qui se retrouvent mis en relation avec des jeunes de 15, 17 ou 20 ans, qui n’ont pas les mêmes rapports aux échanges amoureux. Quand les plus jeunes y cherchent un flirt, les plus âgés vont y chercher une relation sexuelle.

      Pour Béatrice Cooper-Royer, psychothérapeute spécialiste de l’enfance et de l’adolescence, il y a une inadéquation évidente entre l’âge et la démarche de la cible, qui imite un comportement dont elle n’a pas les clefs : “ces sites de rencontres pour ados sont totalement inadaptés à leurs besoins. Ils s’adressent aux préados et ados et ils les projettent dans des besoins d’adulte qui ne sont pas encore les leurs » alerte-t-elle chez nos confrères de Magicmaman. Face à ces contenus et comportements inappropriés, les adolescents sont de plus en plus jeunes à être touchés par un phénomène d’hypersexualisation : c’est entre 9 et 11 ans que les enfants sont confrontés à leur première image pornographique.

      Des plateformes dangereuses, entre cyberviolences et pédocriminalité

      Malheureusement, l’exposition à des contenus et relations inadaptées est loin d’être le seul danger qui guette ces jeunes ados sur ces plateformes : l’autre fléau, c’est celui des personnes malveillantes cachées derrière de faux comptes. Yasmine Buono, fondatrice de l’association Net Respect, distingue 2 catégories, à savoir les maîtres-chanteurs et les pédocriminels. Les premiers vont se rendre coupables de cyberharcèlement à caractère sexuel, dont le principe est simple : après avoir proposé une relation amoureuse, la personne mal intentionnée invite sa proie à lui envoyer des nudes ou vidéos de masturbation, qui font ensuite l’objet d’un chantage contre rémunération. L’intervenante en milieu scolaire a pu observer l’accroissement de ces pratiques ces dernières années, avec des raids numériques visant aussi beaucoup les garçons, dès l’école primaire. Et puis il y a les pédocriminels, qui se servent de ces plateformes comme repère où faire leur marché : extorquer des photos ou vidéos de mineurs qui se dénudent, les faire éventuellement circuler, voire établir une emprise jusqu’à provoquer une rencontre physique avec le ou la victime. Une pédocriminalité qui a explosé depuis le début de la crise sanitaire, en témoigne l’Évaluation mondiale de la menace de 2021 sur l’exploitation sexuelle des enfants en ligne.

      Mais ces actes ne sont pas sans conséquences : selon Imane Bello, avocate en droit numérique au Barreau de Paris, ces auteurs de faits illicites s’exposent aux sanctions prévues par le Code pénal : “il s’agit de toutes les dispositions qui relèvent de l’article 227.22 et suivant : la corruption de mineurs, la proposition sexuelle à un mineur de moins de 15 ans, et la diffusion d’images à caractère pédo-pornographique. Le fait qu’il y ait utilisation d’un outil technologique constitue une circonstance aggravante”. Concernant ces délits, les peines peuvent aller de 2 à 7 ans d’emprisonnement, et requérir entre 30 000 et 100 000 euros d’amende.

      Mais alors quelle responsabilité pour les plateformes ? Leur rôle se borne essentiellement à une tâche de modération, dont les règles sont fixées par un autre texte que le Code pénal, comme l’explique Imane Bello : “D’un point de vue purement juridique, les sites et applications de rencontre sont considérés par la LCEN (Loi sur la Confiance en l’Économie Numérique) comme étant des hébergeurs, avec un régime de responsabilité spécifique. Ils ont l’obligation de retirer le contenu considéré comme étant manifestement illicite, dès lors qu’ils en ont connaissance. La connaissance est présumée dès lors qu’ils ont été notifiés de l’existence d’un contenu manifestement illicite”. Les plateformes ont donc aussi le devoir de lutter contre toute forme de contenu illicite, et de « rendre publics les moyens qu’elles consacrent à la lutte contre les activités illicites« . Elles peuvent être sanctionnées « au titre de l’absence de mise en place d’un dispositif facilement accessible et visible permettant à toute personne de porter à leur connaissance ce type de contenus« , et dans ce cas les personnes morales pénalement responsables s’exposent à une peine de 1 an d’emprisonnement et de 250 000 euros d’amende.

      Est-il possible de mieux encadrer les fonctionnalités de ces plateformes ?

      Légalement, le rôle des plateformes n’est donc pas de surveiller et punir : “les hébergeurs engagent leur responsabilité seulement lorsqu’ils ne réagissent pas de manière raisonnable, ils n’ont pas pour obligation de surveiller les contenus” explique Imane Bello. Et si cette responsabilité ne leur incombe pas, c’est pour une bonne raison, à savoir garantir la liberté d’expression :

      En termes de balance entre les différents droits fondamentaux, notamment le droit de liberté d’expression qui inclut la possibilité de parler sans surveillance, on ne peut pas demander à une plateforme de lire tout le contenu qui est produit par ses membres. S’il y a surmodération, il y a empiètement sur la liberté d’expression. On est dans cette balance qui est très compliquée à mettre en œuvre, entre la protection des enfants, qui sont des personnes vulnérables, et ce qu’on peut exiger d’une plateforme par rapport à la liberté d’expression.

      Dès lors, difficile de perfectionner les textes de loi, en témoigne l’échec de la Loi Avia, censurée notamment à cause des risques d’empiètement sur la liberté d’expression. La seule option reste de privilégier l’approche volontaire. Pour Imane Bello, également enseignante en éthique du numérique à Sciences Po Paris, plusieurs acteurs peuvent se faire le relai de cette démarche. Il peut s’agir d’une recommandation de la commission européenne ou du législateur, qui “exige de plus en plus le recours à des outils automatiques permettant d’analyser les formes de dialogues et repérer des schémas alarmants, pour ensuite envoyer des messages préventifs”. L’autre option consiste en une autorégulation des plateformes en termes de bonnes pratiques : il arrive que plusieurs sociétés se consultent et choisissent, par exemple, de s’aligner sur une même approche.

      Bien sûr, ces intentions louables ne sont pas l’apanage de tous les créateurs de plateformes : pour certains, les scrupules sont inversement proportionnels aux audiences. Fondateur de rencontre-ados.net, Thomas Mester a rapidement abandonné l’idée d’un critère empêchant l’ajout d’amis avec plus de 5 ans d’écart, après avoir reçu “de nombreux messages d’usagers [le] menaçant d’aller vers la concurrence” confie-t-il au Figaro. Dans cet entretien, le belge se dédouane des risques que peut faire encourir sa plateforme aux plus jeunes : “Si un problème doit arriver, il arrivera, que ce soit dans la rue ou sur d’autres sites. Les parents ont raison de s’inquiéter que leurs enfants puissent entrer en contact avec des pédophiles” commente-t-il. D’autres semblent avoir une conscience plus aïgue de leur responsabilité, comme Wilfried Carbonell, créateur du site adotolerant.fr, le seul site qui opère une vérification de l’identité de la personne inscrite en contrôlant son âge via une demande de photo instantanée. Conscient des dangers auxquels pourrait exposer son site, il confie dans un reportage de BFMTV avoir spontanément procédé à l’installation d’un dispositif de contrôle, même si ce filtre lui a fait perdre 3 fois son trafic.

      Pouvons-nous vraiment protéger nos ados ?

      Les moyens de cadrer ces sites et applis de rencontre se situent donc à 3 niveaux :

      • les prescriptions des textes de loi,
      • les recommandations des institutions
      • l’autorégulation des plateformes elles-mêmes

      Si l’on pourrait avoir tendance à placer un espoir dans le potentiel de la cybersécurité, elle présente elle aussi ses limites. Corinne Henin, experte en cybersécurité et experte judiciaire auprès de la cour d’Appel de Montpellier, se montre résignée quant à l’efficacité des dispositifs sécuritaires : “Il n’y a pas vraiment grand-chose à faire, parce c’est compliqué de pouvoir certifier l’authenticité de l’identité. Faire une vérification de profil, ce n’est pas compliqué, mais de là à être sûr qu’il s’agit bien de la personne qui est derrière l’écran… En plus, on a tellement de moyens technologiques aujourd’hui pour contrer les dispositifs sécuritaires : qu’on pense aux deepfake où vous pouvez simuler le visage de quelqu’un d’autre depuis chez vous. J’ai vu des articles de recherches récemment qui montraient que les IA étaient maintenant capables de générer un visage qui ne soit plus détecté par un humain comme étant un visage généré. Quelqu’un qui veut se donner les moyens arrivera à contourner le système” conclue-t-elle. La seule marge de manœuvre se situe selon elle au niveau de la modération, souvent insuffisante.

      Pour celle qui intervient à l’école dès le primaire sur les dangers d’internet, “ajouter de la cybersécurité dans ce genre de site, c’est un peu camoufler le problème. La meilleure option reste la prévention des enfants quant aux dangers auxquels ils peuvent être exposés”. L’experte en cybersécurité invite les ados à une grande prudence : “Internet n’oublie jamais rien. Et même si vous partagez en privé, vous devez faire confiance à la personne en face de ne pas publier ce que vous lui avez partagé”.

      Si Corine Henin est experte en cybersécurité, elle ne recommande pas pour autant la multiplication d’appareils sécurisant à la maison comme le contrôle parental : “toutes les solutions technologiques que l’on peut mettre en place sont un peu des mauvaises solutions, dans le sens où on ne montre pas de confiance à l’ado, qui va essayer de trouver des solutions d’évitement, et souvent ça augmente le risque. Alors que si on leur explique le risque, et qu’on accompagne, généralement il n’y a plus de risque” analyse-t-elle. Face aux dangers d’internet, en constante augmentation ces dernières années, le dialogue éducatif semble donc plus que jamais nécessaire, puisqu’on estime que la maîtrise de notre identité numérique n’intervient pas avant l’âge de 16 ans.


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