Attentats du 13 novembre : un procès pour "tourner la page"

Ce procès, qui débute le 8 septembre, est inédit et même historique, avec un dossier d’instruction tentaculaire de 472 tomes, 6 mois d’audiences, 1763 parties civiles et 350 avocats.

“Ce procès de la démesure sera-t-il celui des types dans le box ? De Daech ? De la politique étrangère de la France ou le nôtre ?”, s’interroge Arthur Dénouveaux, président de Life for Paris (lifeforparis.org), association de victimes du 13 novembre 2015.

Lui comme les autres rescapé·es et les proches des 130 personnes assassinées par des terroristes islamistes savent que ce procès sera un jalon dans leur vie. Mais toutes et tous n’y participeront pas. Ou hésitent encore. Gaëlle (elle souhaite que seul son prénom apparaisse) et Stéphane de Bourgies nous disent pourquoi.

Gaëlle a perdu son compagnon et a été grièvement blessée au Bataclan

“J’en suis à la quarantième opération de reconstruction de mon visage et de mon bras. J’ai la chance d’être très entourée par ma famille, mes ami·es, et être maman me fait encore plus croire en la vie. Au quotidien, je ne m’empêche pas trop de faire des choses mais avec une hyper-vigilance, je pars du principe que je ne serai pas touchée deux fois, c’est ce que je dis à mon fils pour le rassurer. J’ai du mal à me projeter dans ce procès, je ne sais pas encore si je témoignerai. Quelle que soit la condamnation de ces personnes, ça ne fera pas revenir nos morts ni notre vie d’avant.

J’attends plutôt des explications sur ce qui s’est joué en amont, mais ça ne changera rien à ma vie. En revanche, j’aimerais que l’on sache que nous, les victimes, sommes outrées par la gestion et la prise en charge du Fonds de garantie. La communication auprès des médias fait croire qu’on nous verse des millions, or cet organisme d’État se comporte comme un assureur. Je suis en reconversion professionnelle, en 3e année d’ergothérapie, je n’ai pas été accompagnée dans mes différentes démarches. 

J’espère que ce procès nous aidera, tous et toutes, à tourner la page et à avancer

J’ai eu besoin d’emprunter pour déménager or je suis ‘non assurable’. Mon avocate a chiffré les indemnités par rapport à tous les préjudices subis – je suis défigurée et handicapée d’un bras –, j’ai demandé une provision sur une petite partie de ce qu’on me doit. C’était en mai 2019, après un premier refus du Fonds de garantie, mon avocate l’a relancé plusieurs fois, j’attends toujours une réponse !

J’ai 39 ans, un enfant de 13 ans, et c’est déjà suffisamment compliqué et douloureux de reconstruire sa vie sans ces lourdes démarches administratives. J’espère que ce procès nous aidera, tous et toutes, à tourner la page et à avancer.”

Stéphane de Bourgies a perdu sa femme, Véronique, assassinée alors qu’elle dînait à la Belle Équipe

“J’ai tenu toutes ces années grâce à ma famille, mes amis et mon travail. Mes enfants Melissa et Diego, que j’élève seul désormais, m’ont bluffé par leur force et leur maturité. Pour eux, je n’ai pas eu le droit de baisser les bras. Je n’ai pas envie de dépenser mon énergie dans la haine, je préfère l’utiliser à notre bonheur. Véronique est toujours présente dans nos vies, grâce à l’amour vécu vingt ans tous les deux, puis tous les quatre.

Je n’ai pas envie de dépenser mon énergie dans la haine, je préfère l’utiliser à notre bonheur

On continue à faire vivre l’association(*) qu’elle a créée pour les jeunes en difficulté à Madagascar, pays d’origine de nos enfants. Mais nous n’irons pas au procès, nous faisons confiance à notre avocate. Du fait de mon métier de photographe, on sait via Internet ce que j’ai vécu, je n’ai aucun mal à en parler, mais je laisse le combat contre le terrorisme aux politiques.

À la cérémonie de la pose de la plaque commémorative devant La Belle Équipe, j’ai croisé Christophe Castaner, je lui ai confié : ‘Vous savez, ma femme est morte là, moi aujourd’hui ma mission c’est d’élever mes enfants, et je crois que la vôtre, c’est d’élever la France.’ Avec Melissa et Diego, on se rend la vie belle.”

(*) zazakelysambatra.asso.fr

Ce papier a été initialement publié dans le numéro 829 de Marie Claire, daté octobre 2021.

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