Chloé Delaume fend « Le cœur synthétique » de la femme invisible

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  • Aujourd’hui, « Le cœur synthétique » de Chloé Delaume, paru le 20 août 2020 aux Éditions du Seuil et lauréat du prix Médicis.

Marceline Bodier, contributrice du groupe de lecture 20 Minutes Livres, vous recommande Le cœur synthétique de Chloé Delaume, paru le 20 août 2020 aux éditions du Seuil et lauréat du
prix Médicis.
 

Sa citation préférée :

“Hermeline saisit très bien l’angoisse qui étreint ses amies, cette histoire de seconde partie de vie. Elle sait que c’est autre chose que la crise de la quarantaine, celle où tout le monde étouffe et fait un tas de conneries, celle où tout le monde se prouve qu’il est encore vivant. Cette fois-ci, rien n’explose, tout se dissout lentement.”
 

Pourquoi ce livre ?

  • Parce que le genre du livre pourrait être la romance (une femme seule, un candidat amoureux, puis deux, leurs histoires de réussite ou d’échec), mais il va bien au-delà, bifurque toujours, pour finalement accompagner une femme d’âge (presque) mûr dans les méandres de rencontres amoureuses qui sont tout sauf évidentes.
  • Parce que l’héroïne a 46 ans, célibataire après neuf ans en couple, et consciente du fait que cette décennie de plus change tout. Elle « découvre l’invisibilité de la femme de cinquante ans, avec un peu d’avance ». « La » femme de cinquante ans ? Aucune féministe n’approuverait cette essentialisation, et pourtant, le livre passe en revue toutes les situations qui aboutissent à sa possibilité… Finalement, et si ce n’était ni un roman sur les femmes, ni sur les relations de couple, mais sur le temps qui passe ?
  • Parce que l’héroïne est attachée de presse dans une grande maison d’édition. Le calendrier des échéances de la rentrée littéraire y domine tout. Il dresse les éditeurs les uns contre les autres, oblige les attachées de presse à rivaliser d’astuce, fait des auteurs des êtres capricieux qui exigent un prix (n’importe lequel ? Chiche !), réagissent de manière infantile quand ils passent à « La petite librairie », doivent être drogués pour surmonter des séances de pose ridicules avec leur ouvrage… on se demande où est la littérature, et aussi, si l’on doit en rire ou en pleurer.
  • Parce que finalement, mieux vaut rire des récompenses (qui existent vraiment) auxquelles mène ce jeu de dupes : au prix 30 millions d’amis (une auteure obsédée par l’idée de décrocher un prix développe une obsession pour lui grâce au fait que dans son roman, son héroïne a « un lien étroit avec un chien sauvage ») ; au prix de Chlore, qui récompense la meilleure scène de piscine (un primo romancier le rate, cela signe la fin de sa vie littéraire) ; au prix de la page 111, qui récompense la meilleure page 111 de la rentrée littéraire… Tout cela est en filigrane du roman, mais c’est féroce !
  • Parce que Chloé Delaume pourrait être un personnage de sa propre fiction, qui ferait sortir tout ce petit monde par le haut grâce au prix Médicis obtenu pour Le cœur synthétique. Ce prix est justement mentionné dans son roman comme celui de la consécration pour une maison indépendante qui « défend la littérature », comme celle où aboutit Adélaïde, son héroïne, après le rachat et la réorientation commerciale de sa précédente maison d’édition. En lisant ce passage, le lecteur ne peut que jubiler à l’idée qu’il se transforme en observateur privilégié de la si mystérieuse mécanique des prix…
     

L’essentiel en 2 minutes

L’intrigue. Choisissez votre pitch ! « Adélaïde se retrouve célibataire à 46 ans. Est-elle “devenue socialement un fantôme, sur le marché de l’amour” ? » A moins que ce soit « Adélaïde est attachée de presse dans une grande maison d’édition. Trouvera-t-elle l’astuce décisive pour lui faire gagner la course aux prix ? »

Les personnages. Un groupe de copines qui se soutient, des hommes qui passent, les salariés d’une maison d’édition… et les auteurs, qui sont bizarrement secondaires. C’est sans doute le détail le plus éloquent de cette peinture féroce du monde de l’édition… mais heureusement, il y a aussi des sorcières !

Les lieux. Certes, le roman ne se déroule pas tout le temps à Paris. Mais quand un festival se passe à trois heures de TER, c’est mauvais signe… heureusement, il reste les week-ends entre copines à Honfleur, pour soigner son cœur.

L’époque. La nôtre, mais avec un calendrier des saisons bien particulier : les coulisses du printemps sont en mai ; le ralenti de l’hiver, en août ; l’explosion de vie de l’été, en septembre ; et les vendanges de l’automne, en novembre. Bienvenue dans le microcosme du monde littéraire français !

L’auteur. Chloé Delaume ressemble à toutes ses héroïnes : l’âge d’Adélaïde, le métier de Clotilde… mais un succès qui les dépasse. Elle écrit de la « littérature expérimentale », et de fait, son roman se finit de manière inventive. Avec elle, le prix Médicis couronne une œuvre et une personnalité subtiles.

Ce livre a été lu avec le bonheur de trouver la sororité au cœur du livre : c’est la notion dont l’auteure avait fait la pierre angulaire du féminisme dans son essai Par les temps qui courent. Grâce à elle, nul désespoir ne s’installe dans un monde sur lequel l’auteure pose pourtant un regard impitoyable.

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