« Confinement », « laïcité »… Les mots qui ont fait l’année 2020

« Evasion », « virus », « 
confinement », « distanciation », « concorde », « territoire », « 
écocide », « 
ensauvagement », « laïcité », « courage », etc. Ces mots ont fait notre quotidien en 2020. Dans son livre, Un bien grand mot (Enderby), l’autrice Delphine Jouenne décrypte les 18 termes qui ont fait l’actualité de cette année 2020 si particulière, marquée par la pandémie mondiale. Rencontre avec cette passionnée des mots et de leur bon usage.

Il s’agit de la seconde édition d’« Un Bien Grand Mot », quel est l’objectif de cet ouvrage ?

Mon objectif est de réfléchir au sens des mots qu’on emploie. Que ce soit dans l’actualité ou les usages, les mots ne sont pas toujours employés à bon escient. Parfois, on vide les mots de leur sens. Je trouvais cela intéressant de faire presque une enquête policière sur les mots les plus utilisés dans l’actualité. L’ouvrage revient sur leur genèse, leur étymologie et sur leur histoire, et sur la façon dont ils évoluent dans le temps. L’idée est d’apporter un éclairage afin de savoir s’ils sont bien utilisés, compris dans leur sens originel ou s’ils ont évolué. 

Avez-vous constaté la création d’un plus grand nombre de mots durant cette année inédite ?

On a surtout intégré beaucoup plus de mots scientifiques à notre quotidien avec l’apparition du virus. Ce qui m’amène à réfléchir à l’origine des mots « coronavirus » et « confinement ». Un mot que l’on a redécouvert. L’année a été marquée par des problèmes de compréhension, notamment autour de la notion de « distanciation ». Initialement, Edouard Philippe avait parlé dans ses premiers discours de « distanciation spatiale », qui s’est transformée en « distanciation sociale », très certainement sous l’influence de l’anglais. Quand on parle de « distanciation spatiale », c’est géographique, la « distanciation sociale » génère des réflexions autour du lien social et du vivre ensemble.

La « chloroquine », la « comorbidité » et « l’orage cytokinique » ont fait de nous des scientifiques sans diplômes ?

Cela se voit surtout sur les réseaux sociaux où finalement chacun donne son avis en donnant l’impression d’avoir un doctorat en médecine. Nous sommes amenés à manipuler des mots qui ne font pas partie de notre corpus naturel et nous les utilisons sans prendre les précautions d’usage. Seuls les scientifiques savent exactement la portée de ces mots. La « chloroquine » est un mot que j’utilise peu. Le mot est passé au second plan derrière le débat passionné sur la pertinence du traitement. J’ai été assez étonnée de ces prises de position, alors que nous ne sommes pas tous scientifiques.

Il y a eu aussi une vraie réflexion autour de l’évolution de la société et du vivre ensemble. »

Que disent ces nouveaux mots sur l’année 2020 ?

L’année 2020 a été très particulière. Ce que je trouve intéressant c’est tout le recours aux sciences sociales pour essayer d’expliquer la période que l’on vit collectivement. Typiquement, en 2008, lors de la crise financière, il n’y a pas eu de tentative d’explication ou de recours aux sciences humaines pour essayer de mettre des mots sur ce que nous étions en train de vivre. Des termes comme « résilience », « antifragilité » fleurissent aujourd’hui dans les médias. Avec les mots, « laïcité », « séparatisme » et « ensauvagement », il y a eu aussi une vraie réflexion autour de l’évolution de la société et du vivre ensemble.

Quel est selon vous le mot de l’année 2020 ?

C’est très compliqué, mais je dirais « confinement ». Ce mot a le plus changé nos vies quotidiennes et c’est celui qui nous a le plus marqués. Même si le « virus » est l’origine du confinement, on le voit bien encore aujourd’hui avec la crainte d’un troisième confinement. « Confinement », c’est le mot qui est sorti du lot cette année parce qu’il a chamboulé nos vies.

Un autre mot fait désormais partie de notre quotidien, c’est le « masque »…

Le mot « masque » vient initialement du latin « maschera » qui signifie le faux visage, donc finalement, le masque désigne à la fois la personne qui le porte et l’objet. Cela peut désigner la protection et en même temps, cela transforme le visage et la personne que l’on est. La réflexion autour de ce mot est très intéressante, nous avançons de plus masqués dans notre société via les réseaux sociaux, les pseudonymes, etc. Et même physiquement, on apparaît masqué, presque comme un étranger, étant donné qu’on dissimule notre bouche et notre sourire. Les gens ne se reconnaissent plus dans la rue, ou mettent du temps à se reconnaître, le masque transforme la personne que l’on est.

Quels sont les mots qui seront les vedettes de 2021 ?

L’objectif n’est pas de jouer les Cassandre, mais on va très certainement voir le mot vaccin truster la parole publique. La plus grosse inquiétude, c’est que la dimension économique et sociale prenne le dessus sur la médicale. Nous allons, maintenant qu’on a un vaccin, faire le bilan économique, financier et social de cette crise sanitaire. Le vocabulaire risque d’être difficile à accepter avec les mots « restructuration », « défaillances d’entreprises » et « chômage ». Ce n’est pas très souriant, mais j’espère que le mot « solidarité » trouvera sa place. Je conclus mon livre sur le mot « courage », parce que c’est important de finir sur une note positive et collective.

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