Covid-19 : face au nouveau protocole sanitaire, les enseignants nous racontent leurs galères

Dans un contexte d’aggravation de l’épidémie de Covid-19 et de reconfinement, le maintien de l’ouverture des établissements scolaires inquiète. En cause : le nouveau protocole sanitaire, annoncé par le ministère de l’Éducation nationale jeudi 28 octobre, soit 4 jours à peine avant la rentrée des vacances de la Toussaint. Un dispositif jugé “illogique”, “insuffisant” par le collectif les “Stylos Rouges” et les principaux syndicats d’enseignants.

Un appel à la grève a été lancé et nombreux sont les enseignants à réagir, notamment à travers les réseaux sociaux sous le hashtag #BalanceTonProtocole, pour dénoncer la situation. Plusieurs d’entre eux se sont confiés à Marie Claire

Nicolas Glière, enseignant dans un collègue du 20e arrondissement et porte-parole du mouvement “Stylos rouges” 

“Au mois de juillet, le ministère lui-même a mis en ligne des exemples d’organisation en cas de circulation active du virus qui prévoient la constitution de demi-groupes avec des exemples d’emplois du temps. Mais ce plan n’a jamais été mis en place ! La sécurité des élèves et du personnel n’est clairement pas assurée par le protocole et cela aura des conséquences au-delà de l’école puisque les élèves rentrent dans leurs foyers le soir. Ils peuvent donc contaminer leur famille, notamment les lycéens qui sont tout aussi contaminants que des adultes. Il s’agit donc d’un enjeu de santé publique.

Il y a un sentiment général de ne pas être écoutés, d’être abandonnés.

Si les écoles restent ouvertes dans ces conditions, rien ne garantit qu’elles ne fermeront pas dans quelques semaines parce qu’il y aura eu trop de contaminations. Il y a donc beaucoup d’inquiétude chez les professeurs et de la colère aussi parce que ça fait plusieurs mois qu’on insiste sur la nécessité de protéger l’école. Il y a un sentiment général de ne pas être écoutés, d’être abandonnés et cela depuis la rentrée de septembre.”

Aurore, 27 ans, enseignante titulaire depuis 4 ans, en charge d’une classe de CE1 et de CM1 dans un petit village de l’Aude 

“Depuis la crise sanitaire, nous avons connu quelques changements par rapport au protocole imposé dans les écoles. Je pense que celui mis en place à la rentrée de la Toussaint ne prend pas en compte bon nombre d’éléments.

Tout d’abord, celui-ci soumet une règle de distanciation physique d’un mètre minimum entre les élèves. En maternelle, cela ne s’applique pas en classe mais bien en récréation avec les élèves des autres classes. En élémentaire, la distanciation doit être respectée (dans la mesure du possible) dans les classes et en récréation avec les élèves des autres classes. Or, rares sont les écoles avec un effectif réduit. Nous tournons souvent à une trentaine d’élèves dans des locaux souvent trop petits pour tenir cette distanciation. Il arrive souvent que nous n’ayons pas forcément le mètre de distanciation car il nous serait impossible d’avoir tous nos élèves dans la salle de classe. De plus, on demande également cette distanciation entre le professeur et l’élève. Mais lorsqu’un de mes élèves a besoin d’aide, il m’est impossible de rester à distance pour le guider. Je suis régulièrement amenée à m’approcher, aider à la tenue du crayon, toucher du matériel pour modéliser un calcul etc.

Ensuite, le protocole demande l’application des gestes barrières. Nous avons à disposition dans les classes des lingettes désinfectantes (mais est-ce le cas pour toutes les écoles ?) qui nous permettent de désinfecter les tables et le matériel prêté (car oui, tous les élèves n’ont pas forcément une trousse complète ou un tube de colle rempli et c’est à nous de prêter ou de donner du matériel). Nous manquons de personnel pour désinfecter et nettoyer les salles de classe pendant le temps méridien et le soir, après la classe. Nous devons procéder au lavage des mains en arrivant en classe, en allant et en revenant de récréation, en allant à la cantine ou à la maison, au retour en classe l’après-midi, en allant et en revenant de récréation, en partant de l’école. Tout cela nous prend beaucoup de temps et réduit celui où nous devrions faire cours. Rien que pour l’entrée en classe le matin, je perds jusqu’à 25 minutes.

Des parents en désaccord avec la décision du gouvernement rejettent la faute sur les directeurs et les enseignants. Ils nous menacent.

Le port du masque pour l’enseignant est obligatoire. Nous le portons donc depuis la reprise du premier confinement. Pour la rentrée de septembre, nous avons reçu des masques DIM de la part du gouvernement. Il aurait été démontré que ces masques sont dangereux car ils contiendraient des éléments nocifs pour la santé. Fin octobre, le ministère nous a fortement déconseillé voire interdit de les utiliser afin de vérifier s’ils contenaient bien des éléments nocifs. Mais nous n’avons pas eu d’autres masques pour autant dans l’école dans laquelle je travaille. Pour finir, sans informations officielles de la part de notre ministre, nous avons fini par recevoir à nouveau 5 masques de la marque DIM. Depuis la reprise du 2 novembre, les élèves doivent également venir masqués. Ces masques sont fournis par les parents. Le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, précise que l’école peut en fournir si les élèves n’ont pas de masques. Or, nous n’en avons reçu aucun pour eux dans mon école depuis le retour du premier confinement.

Nous nous retrouvons également face à certains problèmes vis-à-vis des parents. Des parents en désaccord avec la décision du gouvernement rejettent la faute sur les directeurs et les enseignants. Ils nous menacent par mails, par les réseaux sociaux, ils viennent à la grille protester et menacer de porter plainte contre l’équipe enseignante. C’est très dur à encaisser pour nous. Certains parents ne veulent pas mettre leur enfant à l’école et veulent faire classe à la maison. À côté de ça, nous avons des enfants qui viennent masqués. Et même si ce n’est pas évident, s’ils touchent leur masque, s’ils le baissent parfois, ils tiennent le coup et ils sont vraiment courageux. Ce n’est pas facile pour un petit bout de 6 ans de travailler un nouveau son sans voir la bouche de l’enseignante. Nous avons parfois du mal à nous comprendre mais en prenant le temps, ça va le faire. Je ne suis pas médecin donc je ne peux pas dire si le masque pour les enfants est justifié mais ils s’y adaptent bien.”

Chloé, 23 ans, enseignante depuis 1 an, en charge d’une classe de moyenne et grande section dans l’Essonne 

“Le protocole sanitaire du gouvernement manque de clarté et crée beaucoup de confusions. On nous dit que les enseignants ne craignent rien car les enfants ne portent pas le virus, alors comment expliquer qu’à partir de 6 ans les élèves doivent porter un masque ? De plus, il est indiqué d’éviter le brassage entre les élèves d’une classe différente en maternelle, mais comment éviter ce brassage avec 30 élèves par classe ? Beaucoup de sujets évoqués n’ont pas de solutions, les enseignants s’organisent comme ils peuvent pour faire respecter au mieux ce protocole.

Autre point concernant la sieste des petits. L’école ne comporte qu’un dortoir, or il y a 2 classes de petits, les lits ont été séparés par classe mais tous les élèves restent dans la même pièce, comment éviter là encore le brassage ? Nous avons séparé la cour de récréation pour que chaque classe ait son propre espace, mais les élèves ont du mal à comprendre et à respecter ces espaces. Certains se demandent pourquoi ils ne peuvent pas jouer avec les frères ou sœurs alors qu’ils sont avec eux le soir. Il a fallu plusieurs explications pour qu’ils arrivent à comprendre un peu mieux cette situation, en tout cas pour ma classe. En effet, mes collègues qui travaillent avec des petits disent que leurs élèves sont bien loin de tout ça. On tente de leur expliquer qu’il y a un virus et qu’il faut tous se protéger et c’est pour cette raison que tous les adultes qu’ils voient porte un masque et qu’on ne peut pas s’approcher des élèves des autres classes.

Le protocole sanitaire du gouvernement manque de clarté et crée beaucoup de confusions.

Les parents sont assez compréhensifs et respectueux des mesures mises en place par les enseignants. Mais certains ont également l’air un petit peu perdus et ont du mal à comprendre le protocole sanitaire. Nous avons par exemple du mal à leur faire entendre que même s’ils ne rentrent plus dans l’école, le port du masque reste obligatoire devant celle-ci, lorsqu’ils attendent leurs enfants. Concernant les grèves prévues par les syndicats d’enseignants, j’avoue réfléchir sérieusement à y prendre part : les conditions de travail actuelles sont difficiles et le métier n’est pas assez reconnu pour cela. Je voudrai également ajouter que les ASTEMS font un travail formidable et que cela n’est pas assez souligné.”

Juliette, enseignante en poste fractionné, en charge d’une petite et grande sections et d’un CE2 dans les Hauts-de-Seine 

“Dans la plupart des écoles, il y a une période de latence jusqu’au 9 novembre pour nous permettre de nous organiser. Pour l’instant, en tout cas dans l’école maternelle où j’étais lundi, le protocole sanitaire n’est clairement pas encore appliqué.

Les adultes portent évidemment des masques mais aucune protection n’est fournie par le gouvernement et ce sont aux chefs d’établissement de prendre leurs propres mesures. Dans mon école maternelle, nous avons dû installer des barrières dans la cour, commandées par le directeur dans la journée, pendant l’heure du midi. Evidemment, les enfants étaient déjà mélangés, donc cette mesure n’a pas eu d’effets le jour-même. La distanciation sociale est inapplicable avec les tous-petits, ils ont énormément de mal à la comprendre. Si l’établissement dans lequel je travaille à instauré un brassage des élèves avec des heures de récréation, d’entrées et sorties, les élèves se croisent quand même à la cantine.

Il est très compliqué de mettre en œuvre le lavage des mains, surtout avec une classe de 45 élèves !

Les parents ont beaucoup de mal à comprendre et à appliquer le protocole sanitaire. Certains se trompent dans les horaires et déposent ou viennent récupérer leur enfant trop tard, d’autres entrent dans l’école alors que cela est interdit. Pour les petites sections, nous autorisons l’accompagnement jusque devant la classe, mais certains parents les accompagnent jusqu’à l’intérieur et enlèvent leur masque pour les embrasser. Enfin, nous avons tracé une zone devant l’établissement, afin que les parents ne s’agglutinent pas et respectent les mesures de distanciation sociale, or l’espace étant trop petit, cette zone est franchie.

Au niveau élémentaire, tous mes élèves étaient masqués lorsque je les ai retrouvés mardi, ils avaient également à disposition de la part des parents un change pour l’après-midi. L’établissement dispose tout de même d’un stock pour pouvoir leur changer, car ils leur arrive de le perdre, de l’oublier aux toilettes ou de le salir en bavant ou en transpirant. Il est très compliqué de mettre en œuvre les gestes barrières comme le lavage des mains, surtout avec une classe de 45 élèves !

Le ministère aurait dû nous laisser le jour de la rentrée pour avoir le temps de nous organiser, car tout à été fait en présence des enfants, parfois difficilement, les mettant, eux ainsi que leurs proches, en danger.”

Meryem, 28 ans, enseignante depuis 5 ans, en charge d’une classe de CE1 dans le 93

“Nos locaux ne permettent pas de respecter le protocole. Celui-ci n’est pas adapté aux structures des écoles. Si on le suit à la lettre, on doit se laver les mains au minimum 8 fois par jour, une perte de temps considérable, surtout que nous ne disposons que d’un seul et unique lavabo dans ma classe. Les membres du gouvernement ne s’en rendent pas compte de la réalité du terrain. Le ministère demande, par exemple, de mettre le masque aux élèves et d’éviter le brassage des classes, mais cela est très difficile pendant le temps de restauration et de récréation. Une élève m’a d’ailleurs demandée si elle pouvait attraper le virus à la cantine sachant qu’elle doit retirer le masque pour manger…

Ce protocole est très difficile à appliquer pour les élèves de CP, CE1 et CE2 : toucher le matériel, s’échanger des outils, se toucher le visage, se tenir la main dans les rangs, tout ça est très instinctif à leur âge. Très souvent, ils descendent le masque sous le nez pour mieux respirer, se donnent la main dans les rangs ou s’échangent leur stylo. Mais paradoxalement, ils n’oublient pas de se laver les mains et n’hésitent pas à me rappeler d’ouvrir les fenêtres pour aérer.

Le port du masque dans la classe est insupportable : “ça gratte”, “j’arrive pas à respirer”, “ça fait mal aux oreilles”, “je n’en peux plus”, “il fait chaud”, “j’ai mal à la tête”, “je peux le retirer ?” Voilà tout ce que j’ai pu entendre en seulement 2 jours. Même pour nous, enseignants, le port du masque est compliqué : nous parlons toute la journée avec et cela nous occasionne des maux de tête et de gorge. De plus, les enfants ne nous comprennent pas toujours bien, il est très difficile par exemple de faire des dictées, ce qui détériore la qualité de l’enseignement.

Le protocole comporte de nombreuses incohérences, ce qui effraie tant les enseignants, que les enfants et leurs parents.”

Sarah, 30 ans, enseignante depuis 5 ans, en charge d’une classe de moyenne grande section en Seine et Marne 

“Je suis titulaire remplaçante, actuellement en poste en maternelle dans une classe de moyenne et grande section. J’ai la chance d’avoir une ATSEM en permanence avec moi dans ma classe et j’ai également un AVS qui accompagne un enfant en situation de handicap. Nous sommes donc 25 enfants et 3 adultes ensemble toute la journée.

J’ai accueilli les enfants de soignants pendant le confinement, j’étais en poste au déconfinement, j’ai donc vu l’évolution du protocole sanitaire depuis mars dernier. Alors qu’il était très restrictif en mai, depuis septembre il est quasi inexistant. Lavage de mains, aération de la classe et port du masque pour les adultes. Voilà tout ce que nous pouvons faire.

On ne doit pas brasser les groupes classe mais les élèves se retrouvent ensemble à la cantine ou au centre (matin et soir/mercredis/vacances). On demande aux collectivités de s’organiser au mieux mais impossible, par exemple, de faire un service de cantine pour chaque classe. Il y a la problématique des petites sections qui vont à la sieste, celle des élèves qui vont en temps de soutien scolaire en petit groupe, mais également le fait qu’un enfant de moins de 5 ans ne peut et ne doit pas manger en 20 minutes. On impose déjà bien trop de choses à ces loulous, pas la peine d’ajouter ça.

La distanciation sociale est impossible.

L’aération des classes devient compliquée au fur et à mesure que l’on rentre dans la saison froide et que les températures baissent. Les enfants passent leur temps à aller se laver les mains ce qui est une organisation : partage des sanitaires avec les autres classes, horaires de passage, ATSEM qui doit accompagner les enfants en plein milieu des ateliers. Chaque fois qu’un enfant se mouche par exemple (et en ce moment c’est très souvent). En maternelle impossible de leur mettre du gel hydroalcoolique ! Pour nous adultes, c’est masque en permanence. Depuis la rentrée j’apporte même mes propres masques puisque la hiérarchie nous a dit de ne plus porter les masques DIM distribués à la rentrée mais mon école n’a toujours pas reçu les nouveaux masques !

La distanciation sociale est impossible. Et le lavage de main est très compliqué à organiser par manque de points d’eau. Nous sommes dans une commune qui a et qui met les moyens, mais ce n’est pas possible de pousser les murs ou de faire d’énormes aménagements pour respecter le protocole à la lettre.

Pour les gestes barrières, mes élèves font de leur mieux, mais à 4 ans (en moyenne dans ma classe) ça reste compliqué. À cet âge, ils mettent tout à la bouche, surtout leurs petites mains qui ont trainé partout. Et ils aiment montrer leur affection. Hier encore j’ai eu 2 câlins surprises alors que j’étais accroupie pour aider un élève à fermer son manteau, et également un bisou sur la main alors que je passais dans le couloir. Ils expriment leur affection mais se mettent en danger sans le savoir… Les parents, en tous cas dans ma classe, sont une aide précieuse. Ils font tout ce qu’ils peuvent pour respecter le protocole et autres demandes de l’établissement et pourtant ça n’est pas toujours simple pour eux.

Le dernier vendredi des vacances je leur ai envoyé 4 mails de consignes et de modifications pour la rentrée de lundi. Lundi soir, j’ai transmis le nouveau protocole et mardi soir j’ai dû leur indiquer qu’il y avait encore des modifications. Personne ne râle. Ils prennent énormément sur eux alors que leur propre situation professionnelle et/ou personnelle est actuellement très compliquée. C’est une belle solidarité qu’il y a entre les parents de mes élèves et l’équipe qui encadre leur enfant, mais je sais que ce n’est malheureusement pas le cas partout.

Avec mon statut de remplaçante, je pense aussi à mes collègues. Moi, j’ai la chance d’être affectée sur un long remplacement, mais certains changent d’école tous les jours et transportent avec eux les possibles infections.

Pour finir, je ne pense pas participer au mouvement de grève, même si la situation est très tendue en ce mois de novembre : l’hommage à Samuel Paty, situation sanitaire et renforcement du plan vigipirate, ordres et contre-ordres de la hiérarchie qui nous sont transmis par les médias et non par notre boîte mail professionnelle (nous avons juste reçu 1 mail le vendredi 30 octobre, à la fin des vacances). Les mouvements de grève n’aboutissent plus à rien depuis des années, en tous cas pas à l’éducation nationale. Il faut trouver un autre moyen de faire bouger les choses.”

* Certains prénoms ont été changés

  • Covid-19 : où trouver un masque taille enfant ?
  • Port du masque dans l’espace public : quel impact pour les enfants ?

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