Ecouter NTM donne-t-il envie de taper sur la police ?

  • Et soudain, tout s’emballe… Cet été, 20 Minutes revient sur le phénomène des « paniques morales », utilisées par les mouvements conservateurs pour dénoncer des évolutions sociétales.
  • Si le concept a été analysé dans les années 1960, il existe des paniques morales plus anciennes – comme les sorcières de Salem, et d’autres très récentes. Dans cette série d’articles, 20 Minutes revient sur plusieurs exemples à travers le temps.
  • Aujourd’hui, place à NTM qui a donné de grosses sueurs froides à toute une partie de la population. Vincent Piolet, coauteur de Dans la fièvre du Suprême, revient sur ces années 1990 émaillées de boycott et de procès du groupe de rap.

Dans les années 1990, trois lettres mettent la fièvre à toute une partie de la population : NTM. Derrière ce nom de groupe, un sulfureux « Nique ta mère » et deux jeunes rappeurs de la Seine-Saint-Denis, JoeyStarr et Kool Shen. Pourtant aujourd’hui, NTM est synonyme de succès : des millions de ventes d’albums, des concerts mythiques, un biopic au ciné et une série à venir sur Arte… En 30 ans, le groupe est devenu un incontournable du rap hexagonal, un « classique ».

Mais il leur en a fallu traverser des galères, des années de censure, de boycott, de procès, avant que les deux rappeurs n’obtiennent cette reconnaissance méritée. Vincent Piolet, coauteur de Dans la fièvre du Suprême et auteur de Regarde ta jeunesse dans les yeux, la naissance du hip-hop français (les deux aux éditions Le mot et le reste), revient sur cette panique morale qui a provoqué quelques sueurs froides.

Dans quel contexte NTM est-il arrivé dans le paysage musical ?

Au début des années 1980, il y a eu H.I.P. H.O.P., l’émission de Sydney sur TF1, avec un rap très bon enfant, joyeux, qui a très vite été relayé dans Croc Vacances, Le Club Dorothée… On appelle un peu ça « le hip-hop de récréation ». Vers 1986-1987, le discours change complètement et les médias commencent à traiter le hip-hop sous l’angle anxiogène. Cela vient en parallèle avec un durcissement de la société : le Front national entre à l’Assemblée à la proportionnelle, les « charters Pasqua » expulsent des immigrés, le chômage explose… Dans les banlieues, une nouvelle identité apparaît, celle d’une seconde génération d’immigration postcoloniale. Des enfants nés en France, qui sont français, mais que la société française n’accepte pas vraiment parce que leurs parents provenaient pour beaucoup d’une immigration de travail, liée au regroupement familial. C’est une génération qui ne se reconnaît nulle part. Entre Sardou à la télé et la musique du bled des parents, ils ne s’y retrouvent pas : ils vont alors embrasser le rap américain, qui représente la nouveauté.

Et c’est à cette période qu’apparaît NTM…

NTM, IAM, Assassin… L’influence américaine est complètement assumée. On n’est plus dans une chanson « gadget » mais sur un vrai phénomène culturel : le rap français, avec ses propres codes et un discours très virulent. Cette génération en a marre et veut rapper son quotidien avec véhémence. Certains le perçoivent de façon violente, d’autres non. « Nique ta mère », par exemple, est une interjection dans les quartiers populaires signifiant en gros « Fais chier » ou « Casse toi ». L’expression est interprétée par une partie de la société au sens propre du terme, comme un appel à l’inceste. On a deux mondes qui ne parlent pas du tout la même langue, qui ne se comprennent pas.

NTM, dont le nom est l’acronyme de cette expression, a-t-il souffert de ces préjugés ?

Eux personnellement n’en ont pas souffert. Les médias leur sont tombés dessus, mais si on ne peut pas dire que cela a fait leur publicité, disons que c’était limite comme une marque publicitaire. Tous les branchés parisiens, ceux qui gravitaient autour de Radio Nova par exemple, trouvaient ça super cool entre guillemets de choquer comme ça un petit peu le bourgeois. C’était une transgression qui ne coûtait pas cher et ça faisait rire un peu toute une frange aussi de la population. La transgression et la provocation sont assumées. Il y a un côté sulfureux, ce qui plaît aussi aux gamins et aux ados à cette époque.

NTM, malgré le succès, a subi des appels au boycott et des procès…

Le groupe a vraiment explosé à partir du troisième album parce qu’avant ils étaient censurés, ils ne passaient pas à radio (certains pensaient que leur second album, 1993… J’appuie sur la gâchette, était une incitation au suicide). En 1995, quand sort La Fièvre, c’est un morceau léger et là il est passé en radio. A l’époque, les quotas de musiques francophones entrent en jeu et Skyrock se met à diffuser du rap français. NTM connaît alors le succès. Mais ils continuent de subir les foudres, même de la police parce qu’ils ont fait un morceau qui s’appelle Police dans lequel ils s’en prennent à eux. Sur le troisième album ils ont eu des problèmes et ont été condamnés à deux mois de prison et une amende [et « l’interdiction d’exercer la profession de chanteur de variétés pendant six mois » en première instance]. La faute, encore une fois, à des champs lexicaux qui choquent une partie de la population et pas l’autre. Quand sur scène JoeyStarr dit « On lève le doigt en l’air et on nique la police », c’est une façon de dénoncer les violences policières. Mais des avocats ont considéré que c’était un outrage. NTM ne fait pas de textes politiques. Ce ne sont pas des rockeurs aux Etats-Unis qui se battent pour les droits civiques. On n’est pas dans l’appel à manifester, à aller voter… On est dans un discours social, il n’y a pas d’idéologie politique.

Une manifestation de soutien au groupe NTM en 1996 à Paris.

La panique morale ne s’est pas arrêtée là. Lors de la sortie du quatrième album, pourtant un succès, ils sont encore loin de faire l’unanimité…

A cette période, il y avait des manifestations en banlieue. Qu’on fait les hommes politiques ? Certains ont dit que c’était la faute du rap : « Dans le rap, c’est violent, donc les gens sont violents ». Alors que les banlieues font face à des problèmes sociaux liés au chômage, à des situations familiales difficiles, etc. Derrière ce phénomène de panique morale, il y a aussi beaucoup de racisme refoulé. Voir des personnes noires et des personnes arabes qui s’expriment sur la scène culturelle, ça fait peur à une partie de la population.

Et la place des médias dans tout ça ? Quelle est leur part de responsabilité ?

Quand vous parlez de faits de violence, de misère, etc., sans les mettre en perspective, bah ça fait peur aux gens. Les NTM se sont aussi fait piéger par les hommes politiques, sur des plateaux télé, qui leur disaient que leurs textes étaient violents envers la police et ça évitait de parler du fond. Les médias aimaient bien présenter les rappeurs comme des débiles qui disaient « yo yo » avec une casquette à l’envers, qui ne savaient pas trop s’exprimer… Il fallait également toujours demander aux rappeurs de condamner des choses, de dire que la violence, ce n’est pas bien, de se positionner sur ci ou ça – « Est-ce que vous êtes d’accord pour taper la police ? » – mais on ne leur posait pas des questions intéressantes.

Au final, de quoi ont eu peur les gens avec NTM ?

Il y a notamment un morceau où ils disent : « Allons à l’Elysée brûler les vieux » [dans la chanson Qu’est-ce qu’on attend]… Je pense que les gens ont eu un petit peu peur mais ce n’est pas allé plus loin. Une partie de la population n’aime pas que des personnes noires, des personnes arabes ou des prolétaires prennent place dans l’espace culturel. Mais ça, c’est le problème du rap en général, il est encore considéré comme une culture d’enfants ou de débiles.

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