Être lesbienne en 2020 en Pologne : le témoignage de Karolina Sobel, artiste engagée

Le 17 août dernier, Le Monde publiait la tribune d’un collectif international d’écrivains et personnalités du cinéma – dont Margaret Atwood, Paul Auster, Judith Butler, Sophie Calle, Isabelle Huppert – appelant le gouvernement polonais à cesser de cibler les minorités sexuelles. Une réaction à l’arrestation, dix jours plus tôt à Varsovie, de quarante-huit personnes pour avoir participé à un rassemblement « illégal » et « violent ». En réalité, il s’agissait d’une manifestation pacifique en solidarité avec Margot, une activiste LGBT, arrêtée pour avoir endommagé la camionnette d’un militant homophobe.

Puis, le 16 septembre, dans son premier discours sur l’état de l’Union, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a qualifié, les « zones sans LGBTQ » de « zones sans humanité » qui « n’ont pas leur place » dans l’UE, annonçant que « La Commission proposera bientôt une stratégie visant à renforcer les droits des LGBTQ. »

Ne pas baisser les bras

En Pologne où le parti Droit et justice (Pis) est au pouvoir depuis 5 ans et le président, le conservateur Andrzej Duda, réélu pour un deuxième mandat le 12 juillet dernier, la communauté homosexuelle est ostracisée. Plus de 80 municipalités, comtés et provinces, ont été déclarées « Zone libre de toute idéologie LGBT ». Mobilisée et solidaire, la communauté homosexuelle ne baisse pas les bras, s’organise et manifeste. Parmi ceux et celles qui résistent, beaucoup d’artistes. Comme Karolina Sobel qui continue d’exposer et de monter des happenings dans sa galerie, le garage Stroboskop, en bas de son immeuble à Varsovie. Entretien.

Marie Claire : Que se passe-t-il depuis la réélection du président Andrzej Duda en juillet dernier ?

Karolina Sobel : La situation a empiré. Tous les jours sur les réseaux sociaux, sont postés des cas de violences contre des homosexuels dans toute la Pologne, des vidéos de personnes insultées juste parce qu’elles portent un tee-shirt coloré (!), et la police quand elle est présente n’intervient pas.

Le pire, ce sont ces camionnettes qui traversent les quartiers avec des haut-parleurs hurlant “les gays sont des pédophiles, faites attention à vos enfants”.

Les partis de droite développent des initiatives civiques contre “l’idéologie LGBT”, et le pire, ce sont ces camionnettes qui traversent les quartiers avec des haut-parleurs hurlant “les gays sont des pédophiles, faites attention à vos enfants, protégez vos enfants”.

On a déjà essayé de les stopper en faisant barrage avec nos voitures. Et bien, ce sont les conducteurs des voitures que la police a condamnés à une grosse amende, pas eux ! Heureusement au sein de la communauté LGBT, nous sommes très solidaires et nous avons de nombreux alliés.

Comment vivez-vous en tant que lesbienne en Pologne aujourd’hui ?

Je suis née près de Katowice, et il y a dix ans, je suis partie étudier en Allemagne. Je suis revenue il y a un an seulement pour être l’assistante du photographe Rafal Michal et l’éditrice la plateforme qu’il a initiée. Cela a été douloureux de voir comment le parti de Duda a mis la main sur la justice, la télévision, et diffuse une propagande faisant des LGBT les pires ennemis du pays, après les juifs et les réfugiés.

Depuis la réélection de Duda, j’ai peur d’accrocher un rainbow flag à ma fenêtre.

A Varsovie où je vis dans une bulle avec mon amie, je n’ai jamais été insultée, on fait attention, on sort dans des endroits safe, des bars cool, et on évite le quartier de Praga connu pour des agressions homophobes. Mais depuis la réélection de Duda, j’ai peur d’accrocher un rainbow flag à ma fenêtre, et ça m’angoisse d’aller manifester. On sait que nous n’avons aucune protection en tant que couple lesbien, et si nous voulons, un jour, un enfant, il faudra que l’on s’exile comme l’ont fait des amies parties en Suisse.

Vous avez 33 ans. Est-ce plus facile aujourd’hui pour les jeunes femmes d’assumer leur sexualité?

Dans la petite ville où j’ai grandi, j’avais un petit ami comme tout le monde mais je me sentais différente. A 17 ans, je savais que je préférais les filles… mais si tu ne suis pas le chemin tout tracé, études, mariage, boulot, tu es perçue comme bizarre et vite exclue. Aujourd’hui heureusement, les jeunes filles sont beaucoup plus informées, elles ont des groupes de soutien via Facebook, des réseaux sociaux qui leur permettent de garder l’anonymat.

Ma mère pense qu’elle a raté mon éducation puisque que je suis homosexuelle.

Hier ma mère m’a appelée, en larmes, car elle a lu l’interview que j’ai donnée à une revue artistique. Elle se sent coupable, elle pense qu’elle a raté mon éducation puisque que je suis homosexuelle. Mes parents sont catholiques mais ils m’ont toujours soutenue dans mes études et ma vocation artistique. Ils connaissent ma petite amie mais ça reste dans le non dit, ça n’a jamais été exprimé ouvertement.

Il faut dire que nous sommes invisibles dans la société polonaise. Quand j’ai cherché des photos de rôles-modèles pour mon travail artistique, je n’ai trouvé que cinq personnalités lesbiennes polonaises. Il faudrait des représentations de couples de femmes dans nos séries, dans des films mainstream, dans la pop culture. Quand il y a personnage gay, il finit toujours par se suicider ou par flinguer quelqu’un !

Votre travail artistique reflète-t-il votre engagement ?

Je me définis comme une artiste visuelle et une artiste queer. En Allemagne, j’ai obtenu une subvention de 12 000 euros pour mon projet en Pologne où je n’ai et n’aurai jamais aucun financement. En 2014 quand le PiS est arrivé au pouvoir, les artistes subventionnés ont reçu une lettre du ministère de la Culture disant : « Nous ne soutenons pas les minorités. »

Depuis deux ans, je travaille sur la minorité LGBTQI+ polonaise et ses modes de représentation dans le contexte d’une société conservatrice. J’utilise la photo et la vidéo dans une approche documentaire avec l’objectif de brouiller les frontières entre fiction et réalité. Récemment, j’ai présenté mon travail dans mon espace galerie, le garage Stroboskop, juste en bas de mon immeuble. Les voisins ont très bien réagi vis à vis de cette expo avec des photos de filles à moitié nues – “obscène” ont dit mes parents – intitulée Lesby, lesbika étant une insulte.

Je repars bientôt en Allemagne enseigner à l’Université de Karlsruhe et j’ai eu la chance de décrocher une résidence d’artiste de 6 mois, à partir de novembre 2021, à la Cité internationale des Arts à Paris.

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