Hatice Cengiz, la discrète chercheuse que s'apprêtait à épouser Jamal Khashoggi

Elle était la compagne de Jamal Khashoggi depuis seulement quelques mois. Sur le point de devenir officiellement son épouse. Portrait de celle qui ne lâche rien, trois ans après l’assassinat du journaliste saoudien à Istanbul.

Ils étaient sur le point de se marier. Ils s’étaient même déjà dit «oui» religieusement, confiait-elle au Monde en septembre dernier. Le 2 octobre 2018, Jamal Khashoggi était justement allé chercher le tout dernier papier manquant, un document prouvant qu’il était bien divorcé de son ex-épouse. Hatice Cenzig, sa fiancée, l’avait accompagnée. «Attends-moi là. Ça ne sera pas long», lui a-t-il lancé avant de franchir le portail du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul. Et de ne jamais revenir.

Cet après-midi-là, le journaliste saoudien, chroniqueur au Washington Post depuis qu’il a été interdit d’exercer son métier en son pays, est assassiné à quelques mètres de sa fiancée, derrière les murs épais d’une institution diplomatique. Elle l’a attendu jusqu’à la fermeture, inquiète, suspecte, «les mains tremblantes», livre-t-elle à Paris Match en février 2019. Depuis que le consulat lui avait fixé ce rendez-vous précis – «venez à 13 heures» -, elle n’était pas tranquille. Trois ans plus tard, elle n’a pas lâché l’affaire. À l’heure où une note déclassifiée de la CIA vient directement impliquer le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane dans le dossier, Hatice Cenzig entrevoit peut-être la lumière au bout du tunnel.

Amour naissant

Leur rencontre a eu lieu au détour d’une conférence sur le Moyen-Orient à Istanbul, en mai 2018. Cinq mois seulement, avant le meurtre. Lui, le journaliste émérite de 59 ans, l’ancien conseiller de la famille royale devenu le célèbre opposant saoudien ; elle, la doctorante en sciences politiques, auteure d’une thèse sur Daech, chercheuse et journaliste, fascinée par la carrière de Khashoggi. Entre ceux que vingt-trois ans séparent, ce n’est pas le coup de foudre. Elle souhaite l’interviewer et vendre l’entretien à un grand magazine. «Il m’a dit qu’il souhaitait me revoir. J’étais surprise et heureuse en même temps. Mais je n’avais aucune arrière-pensée», dit-elle à Paris Match. À 36 ans, Hatice Cenzig, ne connaît pas l’amour. Elle a grandi dans un milieu conservateur et aisé, une famille de cinq enfants dans laquelle on encourage les carrières (elle a fait une partie de ses études en Egypte et à Oman), pas les idylles.

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Une relation épistolaire naît de leur passion commune pour les enjeux politiques du Moyen-Orient. Dans le livre qu’elle co-écrit avec deux journalistes en 2019, Hatice Cengiz is speaking : Jamal Khashoggi, his life, his fight and his secrets (Hatice Cengiz s’exprime : Jamal Khashoggi, sa vie, son combat et ses secrets, en français), elle révèle combien le journaliste se sentait isolé aux États-Unis, avait le mal du pays, et à quel point elle lui remontait le moral. Après de brèves retrouvailles en juillet, Jamal Khashoggi, divorcé, quatre enfants, la demande en mariage.

Mariage religieux

«N’allez pas imaginer une demande romantique», avoue-t-elle au New York Times en mai 2019, avec ces mots dénués de passion : «Nous étions deux adultes, et nous avons immédiatement eu cette conversation rationnelle autour de ce que nous allions partager, et de comment on allait faire en sorte que ça marche.»

Malgré quelques réticences quant à l’écart d’âge entre les fiancés, le paternel bénit l’union après s’être assuré que son futur genre achète bien un appartement à Istanbul, pour prouver son sérieux. Ils se marient religieusement le 16 septembre 2018, en présence de sa famille à elle uniquement. Le mariage civil devait avoir lieu dans les deux jours suivant l’obtention du fameux document que Jamal Khashoggi est parti récupérer au consulat. Dans le New York Times, Hatice Cenzig se rappelle l’enthousiasme de son nouveau compagnon à l’idée de mener une vie à deux. «Il n’arrêtait pas de me dire que la meilleure chose qu’il avait fait dans sa vie c’était de m’épouser», dit-elle, «que personne ne le comprenait comme moi». Personne ne l’a défendu comme elle non plus, depuis sa mort.

Combat acharné

De Human Rights Watch à l’ONU en passant par le secrétaire d’État américain de l’époque Mike Pompeo, le président turc Recep Tayyip Erdogan, les chaînes Al-Jazira et CNN, elle a parlé à tous ceux qui pouvaient l’aider à faire avancer son combat et accuser le régime saoudien d’avoir tué son mari, dont le corps n’a jamais été retrouvé. «Il est impératif que le prince héritier, qui a ordonné le meurtre brutal d’une personne innocente, soit puni sans délai», a déclaré le 1er mars Hatice Cengiz dans un communiqué, après la publication du rapport américain validant l’implication du régime de «MBS». «Cela pourrait non seulement rendre justice pour Jamal, mais aussi éviter que des actes semblables ne soient commis à l’avenir», a-t-elle ajouté. Depuis la disparition de Khashoggi, la jeune femme de 39 ans est, bien sûr, sous haute surveillance.

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