« Ils s’aiment » sort du placard 100 ans d’histoires d’amours homosexuelles

  • Ils s’aiment, coédité en France par Les Arènes et 5 Continents, est paru mercredi 14 octobre 2020.
  • Ce beau livre rassemble 350 photographies de couples d’hommes, prises entre 1850 et 1950, issues de la collection de Hugh Nini et Neal Treadwell.
  • « Il est question d’un sentiment universel, l’amour. Cela apporte un autre regard. C’est aussi un témoignage historique, sur une centaine d’années, montrant que se faire tirer le portrait était un acte important », explique à 20 Minutes Régis Schlagdenhauffen qui signe l’introduction de l’ouvrage.

Couverture américaine du livre Ils s'aiment.

Les quelque trois cents pages d’Ils s’aiment proposent de plonger dans cent ans d’histoires d’amour conjuguées au masculin pluriel. Ce beau livre événement, publié simultanément ce mercredi aux Etats-Unis et en Europe (coédité par Les Arènes et 5 Continents en France), est composé uniquement de
photos de couples d’hommes, 350 exactement, prises entre 1850 et 1950. Elles sont extraites de la collection des Américains Neal Treadwell et Hugh Nini, qui en ont glané près de 3.000 depuis vingt ans.

L’ouvrage fait prendre conscience de la rareté, voire de l’absence totale, dans la mémoire collective, des représentations d’hommes en couple avant la fin du XXe siècle. Il donne à apercevoir la réalité de ces romances en sépia, noir et blanc. Là, des dandys en lavallière se prenant la main ; ici, des soldats enlacés dans la neige ; sur la couverture, deux ouvriers en salopette tête contre tête…

Si la plupart des photographies ne laissent aucun doute sur les sentiments partagés par les protagonistes, certaines recourent à des codes, comme celui du parapluie, symbolisant l’union des personnes s’abritant en dessous. D’autres sont encore moins évidentes et peuvent apparaître auprès du public comme des reflets d’une amitié virile. « Il y a un moyen de savoir si une photo est “amoureuse” : regarder les yeux. Quelque chose dans le regard ne trompe pas. Deux êtres amoureux ne font pas semblant », affirme le couple de collectionneurs dans sa préface.

« L’hypothèse de base consiste à affirmer que c’est à travers le regard qu’on reconnaît l’amour et que cela permet d’affirmer que l’on a affaire à des couples amoureux, mais en soi, on n’en sait rien. A part pour quelques-uns », nuance auprès de 20 Minutes Régis Schlagdenhauffen, maître de conférences, spécialiste de l’histoire de la sexualité, du genre et des homosexualités, qui signe l’introduction en français d’Ils s’aiment.

« Pas mariés, mais désireux de l’être »

Neal Treadwell et Hugh Nini, dans les pages d’ouvertures, évoquent l’histoire de John W. Moore, un soldat américain qui, peu avant sa mort, a confié à un proche une bague et une boîte contenant des photos le montrant avec un autre militaire, Dariel, prises à la fin de la Seconde Guerre mondiale, en Autriche. « Pour [eux], ce mois de mai 1945 a été le mois des amours. Ils ont profité des randonnées dans les Alpes pour poser de façon romantique dans la neige. Sur les clichés, on voit au doigt de John la bague qu’il allait garder toute sa vie », écrivent les collectionneurs. Ils révèlent aussi que John, une fois rentré au Texas « s’est marié et a fondé une famille », qu’il « était bien gay, mais il ne le montrait pas ».

En dehors de ce couple, le lectorat ne saura rien des histoires des hommes apparaissant aux détours des pages. Il pourra éprouver une certaine émotion à imaginer ce que pouvaient être leurs vies à une époque où l’homosexualité était majoritairement stigmatisée, et même criminalisée. Ainsi, l’image de deux jeunes hommes, probablement du XIXe siècle, brandissant un écriteau « Pas mariés, mais désireux de l’être » (« Not married, but willing to be »), résonne sensiblement à l’heure du
mariage égalitaire.

« Un témoignage historique »

Mises au jour en 2020, ces romances d’autrefois sortent de l’ombre. « C’est vrai, mais modestement. Elles existeraient bien plus si elles étaient adossées à des récits, souligne Régis Schlagdenhauffen tout en se réjouissant de ce projet au lancement international. Il est question d’un sentiment universel, l’amour. Cela apporte un autre regard. C’est aussi un témoignage historique, sur une centaine d’années, montrant que se faire tirer le portrait était un acte important. »

Sur ce point, on notera des disparités selon les classes sociales. « Les hommes des classes populaires, ouvriers, fermiers, d’après la littérature que j’ai pu consulter, allaient voir un photographe. Ils voulaient montrer une forme d’amitié très virile un peu à la Brokeback Mountain pour donner un exemple parlant au plus grand nombre, ajoute le maître de conférences. Les hommes des classes supérieures posent dans un intérieur, sans doute chez eux. On peut supposer qu’ils étaient photographiés par un ou une proche. »

« Plutôt que de classer les individus [selon leur origine sociale], cette collection nous rassemble tous, comme par accident, sous un seul parapluie. Cet ouvrage porte un regard neuf sur l’universalité du sentiment le plus présent dans les romans, les pièces de théâtre et les films : l’amour. Son message s’adresse à tous », concluent les collectionneurs. Et pour une fois, ce cliché est exempt de sensiblerie.

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