Jean-Jacques Annaud : "Ce qui est catastrophique, c'est de faire des films qui ressemblent aux autres"

Le réalisateur Jean-Jacques Annaud est l’invité exceptionnel du Monde d’Elodie toute cette semaine. Cet amoureux du septième art et de l’Histoire revient sur ces moments d’exception vécus avant, pendant et après les tournages de ses films. Si certains ont défini Jean-Jacques Annaud comme un réalisateur « sauvage », on pense à L’Ours (1988) et au Dernier loup (2015) qui mettaient en avant son amour du monde animal, d’autres, l’ont surnommé le réalisateur « rugissant », eu égard notamment à son engagement et sa volonté d’aller dans chaque film encore un peu plus loin, de nous emmener ailleurs.  

À l’occasion de la sortie, le mercredi 20 juillet, en DVD, Blu ray et Blu ray 4K de son dernier film, Notre-Dame brûle, une superproduction consacrée à l’incendie de la cathédrale, on fait un retour sur images, avec lui, sur presque 50 ans de carrière.  

franceinfo : Votre belle rencontre avec Claude Berri, grâce à François Truffaut, va donner naissance à votre première réalisation, La victoire en chantant. Ce non-succès, devenu un succès un an après, va vous donner envie de proposer un film Coup de tête avec Patrick Dewaere. Vous allez d’ailleurs vraiment vous battre sur tous les points car au début, on ne voulait pas du tout de cet acteur.

Jean-Jacques Annaud : A l’époque, tout le monde voulait Depardieu, mais Depardieu, pour moi, ce n’était pas le personnage. Depardieu était un homme solaire. J’avais besoin de quelqu’un qui soit plus nocturne, d’un piano désaccordé, et je pensais que c’était Patrick qui était le mieux. Sauf qu’un jour, Alain Poiré, qui était le producteur de Gaumont me dit : « Jean-Jacques, non seulement moi, il ne me plaît pas, mais je ne peux pas l’assurer parce qu’il est consommateur de substances qui sont inassurables« . J’ai dîné avec Patrick et je lui ai dit : écoute Patrick, je te veux dans le film, mais tu n’es pas assurable. Il m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « J’arrête ». Et donc j’ai réussi à convaincre mon producteur de prendre Patrick.

« J’adorais la façon d’être de Patrick Dewaere. C’était un fauve complètement attendrissant et d’une très grande dangerosité. Quand je parle de lui, j’ai tendance à avoir la gorge serrée parce que c’était quelqu’un qu’on avait envie de prendre dans ses bras. »

à franceinfo

Vous allez, à travers ce film, pouvoir montrer qui vous êtes. Auparavant, il y a eu La victoire en chantant, un succès colossal. On vous drague du côté de Hollywood, mais en même temps, vous dites qu’à ce moment-là, vous n’étiez pas forcément mûr pour partir et vous avez tout de suite refusé. Vous avez préféré faire ce film qui vous colle à la peau encore aujourd’hui.

Il faut être fou ! Dès le lendemain de l’Oscar, un type débarque, agent à Los Angeles dans la plus grande agence, CAA. Il me demande si je veux bien signer. Pourquoi pas, mais je m’en fiche en vérité et puis j’ai plein de boulot en France. Il rentre à Los Angeles et en fin de semaine, je reçois trois scénarios. Trois films qui ont été faits, trois films que j’ai refusé, dont Tora ! Tora ! Tora !, un énorme film de guerre. Tout de suite, je me suis dit : non, ce n’est pas raisonnable, il faut que j’aie au moins l’expérience d’un second long métrage.

Effectivement, je n’arrivais pas à le vendre à qui que ce soit, sauf que, comme j’ai eu l’Oscar, d’un seul coup, je suis devenu « bankable ». Ce qui était bizarre d’ailleurs, c’est que c’était un scénario qui devait s’appeler Merci la foule, parce qu’en fait, ce n’est pas un film sur le foot, c’est un film sur le changement de regard. C’est-à-dire pourquoi un paria devient un héros ? Et moi, ça m’est arrivé tout le temps avec ces films publicitaires qu’on me refusait. Puis d’un seul coup, on m’offrait le champagne et on me portait sur les épaules en m’applaudissant parce que j’avais gagné un prix. Moi, j’étais la même personne. C’est le regard qui change, donc c’était de ça dont je voulais parler.

À la sortie du film, les critiques vont être excellentes et puis vous nous attrapez, vous nous bluffez, vous nous emmenez complètement ailleurs avec La Guerre du feu (1981). Certains ont même dit : « Mais c’est suicidaire de faire un film sur la préhistoire« .

Ça, c’est très dangereux. J’ai tellement aimé l’Afrique que j’ai eu la chance de vivre pendant des semaines, en forêt, avec le peuple pygmée, par exemple. Et je me suis dit : mais l’humain est complètement universel. Pourquoi ne parlerais-je pas de ce qui a précédé, nous tous ? Claude Berri nous avait fait lire, à Gérard Brach et moi, un livre que ni l’un ni l’autre n’avions aimé. Je dis à Gérard : le seul truc qui m’a plu, c’est la période préhistorique du personnage. Il me répond : « Est-ce que tu voudrais faire un film sur la préhistoire ? » Je lui dis : oui. Le problème, c’est celui de la langue parce qu’on ne peut pas les faire parler ni français, ni anglais. Je lui ai dit : Gérard, on inventera. Il a bien compris qu’il était avec un cinglé ! En France, personne n’a voulu y toucher.

« Je me souviens de ce que disait Claude Berri : ‘Quand Jean-Jacques Annaud et Gérard Brach auront fini de déconner, on leur proposera des choses sérieuses !’ »

à franceinfo

La guerre du feu est un énorme succès mondial avec à la clef un César du meilleur film, un César du meilleur réalisateur, un Oscar pour le meilleur maquillage aussi. En 1988, c’est la naissance du film L’Ours, une adaptation du roman Le Grizzly de James Oliver Curwood. Plus de 9 millions d’entrées pour découvrir cet ours orphelin, inconscient, maladroit, qui fait l’apprentissage de la vie. Est-ce qu’il y a une partie de vous dans ce film ?

Malheureusement, et je me répète sans arrêt, je me cache, je n’ose pas dire que c’est moi. J’avais envie de retourner à ma fibre africaine. Je suis dans ce milieu incroyable de l’Afrique ancienne qui vit à une période de l’avant-civilisation urbaine. Faisons un film dans lequel le personnage principal serait un animal. Brach et moi, on a pensé à l’ours parce que ce n’est pas pour rien que les petits enfants dorment avec un petit ours. En plus de ça, ça m’intéressait techniquement pour apprendre tout ce que je n’avais pas appris à l’école de cinéma. C’est le contraire de ce qu’il faut faire, c’est-à-dire les faux raccords, tout, mais conserver l’histoire qu’on raconte. Il y a aussi un attachement profond pour le grand ours, lequel a failli me tuer. J’ai été à l’hôpital pendant deux mois de suite, matin et soir, avec un drain dans les fesses. Ce sont les risques du métier.

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