La pansexualité, l’amour au-delà des normes du genre

Couleurs pop, humour décalé et mises en scène volontairement absurdes : placardée sur les murs de New York, la nouvelle campagne du site de rencontres branché OkCupid a de quoi détonner. Destiné à célébrer les célibataires dans absolument toute leur diversité (les câlineurs, les végétariens, les féministes…), l’une des affiches cible plus précisément les pansexuels, avec un couple de deux individus non genrés qui s’embrassent à travers une bulle de chewing-gum.

Un choix moins idéologique que stratégique pour le spécialiste du dating urbain, qui enregistre une augmentation de 84% du nombre d’utilisateurs se revendiquant pansexuel.le entre l’été 2021 et l’été 2020. De la même manière, OKCupid avance que ces derniers ont deux fois plus de chances d’échanger leurs coordonnées après une conversation sur l’application que les autres utilisateurs.

De quoi faire exploser les statistiques et la réputation de la marque… et de l’inciter plus que jamais à rallier tous les pansexuels de la nation. Mais de qui parle-t-on exactement ?

Ni sexe, ni genre

Composé du préfixe “pan” qui, en grec, signifie la totalité, l’étymologie du terme “pansexuel” permet de le définir comme l’ensemble des identités, des pratiques ou des orientations et attirances sexuelles qui prennent en considération le ou la partenaire dans son ensemble, et non dans une perspective exclusivement anatomique ou genrée.

C’est du moins ce que nous explique Arnaud Alessandrin, sociologue du genre, des discriminations et de la santé à l’université de Bordeaux. “Il s’agit d’un débordement des catégories hétérosexuelles classiques (homme-femme) ainsi que cisgenres (un homme masculin avec une femme féminine) mais aussi homosexuelles, bisexuelles ou encore asexuelles”, précise-t-il.

Quand je suis attirée par quelqu’un, je ne suis pas attirée par son sexe ou par son genre. Je vais plus être attirée par un certain type de personnalités.

Pour le commun des mortels peu éduqué à la diversité sexuelle, il peut s’avérer difficile de saisir la nuance entre bisexualité, qui indique le fait d’être attiré par les hommes comme les femmes, et la pansexualité qui implique la possibilité d’avoir des relations intimes avec les deux genres. “Le terme de ‘bi’ sexualité comprend, étymologiquement, une limite puisqu’il renvoie à l’existence binaire d’hommes et de femmes sans autres catégories de genre ou de sexe ou d’identité possible. Or, les mouvements trans, non-binaires ou queer montrent que les pratiques sexuelles, les attirances sexuelles ou émotionnelles ainsi que les orientations sexuelles ne peuvent plus uniquement se limiter à une dualité de corps”, nous explique l’auteur de l’ouvrage Déprivilégier le genre (Editions Double Ponctuation, 2021)

C’est aussi ce que nous explique Magalie*, 34 ans, qui se définit aujourd’hui comme pansexuelle après des années passées à se penser bisexuelle. “Depuis l’adolescence, je sors aussi bien avec des filles que des garçons”, lance-t-elle d’emblée, confiant tout de même avoir plus de longues relations avec des femmes. “Mais à l’âge adulte, quand j’ai commencé à entendre le mot pansexuel, j’ai trouvé que cela désignait de façon plus pertinente ce que je ressentais : quand je suis attirée par quelqu’un, je ne suis pas attirée par son sexe ou par son genre. Je vais plus être attirée par un certain type de personnalités ou un certain type de physique”, détaille-t-elle.

En résumé, une personne pansexuel pourra se mettre en couple avec une autre, en raison de qui elle est, physiquement et moralement, au delà même de ses attributs génitaux ou genrées. “C’est plus une question de feeling qu’autre chose”, conclut Magalie.

Représentations et coming out VIP

Et si la trentenaire parisienne a commencé à “entendre parler” de ce terme, c’est avant tout grâce à sa médiatisation, l’orientation sexuelle en question ayant été revendiquée par de nombreuses VIP au cours de la décennie passée telles que Miley Cyrus, Bella Thorne, Janelle Monae ou encore Héloïse Letissier, la chanteuse du groupe Christine and The Queens.

“Si la pansexualité est un sentiment qui n’est pas nouveau, « en parler » et « rendre visible » cette identité l’est », nous confirme le sociologue qui pointe l’importance de la visibilisation d’une sexualité dans la capacité d’autrui à s’y identifier. “À n’en point douter, les représentations écraniques ou les coming out de personnes célèbres participent du phénomène : ça ne le crée pas, ça le rend possible. Il y a une possibilité à pouvoir se dire « voici ce que j’éprouve » lorsque d’autres rendent ces mêmes sentiments visibles, mettent des mots dessus. »

Si le mot est récent, nous ne pouvons pas affirmer pour autant que le sentiment de ne pas appartenir ou être attiré par un genre fixe et binaire, n’ait jamais existé avant même l’apparition du mot.

À l’image des questions de non-binarité, certains détracteurs aux relents conservateurs et queerphobes n’hésitent pas, toutefois, à stigmatiser un « phénomène de mode”, la pansexualité étant selon certains réactionnaires une pure invention de la jeune génération, biberonnée aux valeurs progressistes de la pop-culture ou en proie à des phases d’explorations rebelles de leurs sexualité.

“Si le mot est récent, nous ne pouvons pas affirmer pour autant que le sentiment de ne pas appartenir ou être attiré par un genre fixe et binaire, n’ait jamais existé avant même l’apparition du mot. Si les mots font consister des réalités, l’absence de mots ne fait pas s’évaporer les sensations”, explique le sociologue. “Par conséquent, la pansexualité, au-delà du terme, ne peut se réduire à un phénomène générationnel, même si dans sa visibilité actuelle et dans ses traductions culturelles (les séries, les stars…), c’est une appellation évidemment plus visible du côté des jeunes générations.”

C’est ainsi que le nombre de jeunes se définissant pansexuel ne cesse d’augmenter :  on comptait 25% des personnes LGBTQ+ entre 13-17 ans se revendiquant comme tel en 2018 contre 14% l’année précédente. (Chiffres : The Human Rights Campaign LGBTQ Youth Report). Mais, au-delà des prises de paroles de célébrités et leur amplification sur les réseaux sociaux, comment expliquer une disruption si forte du terme au détriment d’autres désignations ? “Les réseaux sociaux sont au cœur du phénomène : sur son profil Twitter l’individu peut faire une auto-narration qui n’existait pas avant (sinon dans des biographies ou des blogs) et cela crée littéralement des communautés qui se reconnaissent, partagent, s’épaulent et font consister ce terme, cette orientation”, précise Arnaud Alessandrin.

Nommer pour mieux exister

Pour d’autres, la démocratisation du terme de pansexualité et sa revendication dans l’espace public traduit un besoin d’exister et de désigner ses préférences sexuelles au même titre que les autres, et par extension de les légitimer en dépit de l’extrême confusion préalable qu’elle peut générer.

“Mettre une étiquette permet de faire nous des gens comme les autres, avec nos complexités, plutôt que d’avoir à cocher la case “Autres”, explique la coach et sexologue Liz Powell dans un article de Refinery29, précisant que ces nouvelles désignations sont particulièrement déterminantes dans une société privilégiant les personnes hétérosexuelles.

“C’est pourquoi le besoin de se déclarer « pan » n’est pas anodin : il exprime quelque chose de classique… exister dans un univers de normes qui ne nommant pas les individus, les fait disparaître, parfois à eux-mêmes !”, abonde Arnaud Alessandrin qui rappelle que les cours d’éducation sexuelle à l’école ou les conversations familiales évoquent nullement cette facette du large spectre des différentes inclinaisons sexuelles. Une façon d’exister d’un point de vue de sa sexualité, et de se sentir en plein accord avec cette dernière.

“Découvrir des mots qui décrivent aussi bien mes tendances individuelles a été vraiment libérateurs pour moi. C’était comme trouver enfin ma ‘maison’”, conclut l’auteure de l’article.

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