Les 5 fois où l’art contemporain a fait polémique décryptées par un expert

Vous ne pouvez pas être passés à côté : du 18 septembre au 3 octobre dernier, l’Arc de Triomphe était empaqueté. Une oeuvre posthume du couple d’artistes Christo et Jeanne-Claude. Et comme toute oeuvre contemporaine qui se respecte, elle n’a pas fait vraiment l’unanimité… À l’image de bon nombre de ses prédécesseures d’ailleurs ! Retour avec Jérémy Alves, critique d’art et rédacteur pour le webzine Coupe-file Art, sur les cinq créations qui ont le plus défrayé la chronique ces dernières années.

La place de l’Étoile n’aura jamais autant attiré les foules. Et pour cause, jusqu’au 3 octobre dernier, les Parisiens et les touristes du monde entier ont pu admirer ce qui a été la dernière oeuvre du couple d’artistes contemporains Christo et Jeanne-Claude. Soixante ans après la naissance de leur idée, l’Arc de Triomphe a enfin été empaqueté ! 25 000 mètres de tissu recyclable ont donc recouvert l’un des monuments phares de la capitale française et ce n’était pas du goût de tout le monde. Remise en cause écologique, caractère éphémère de l’oeuvre, questionnements autour du coût de ce projet… Tous les prétextes ont été bons pour faire couler de l’encre. Plus d’un an après la mort de Christo, celui qui voulait qu’on considère ses oeuvres comme « l’expression d’une liberté totale, irrationnelle, exempte de toute justification » fait donc toujours autant parler de lui. Mais, n’en déplaise à ses détracteurs, son ouvrage a au moins eu le mérite de replacer une nouvelle fois l’art contemporain au coeur du débat.

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Une tempête médiatique à laquelle le genre est habitué puisqu’il défraie très souvent la chronique. Pour autant, selon Jérémy Alves, « la polémique n’est pas propre à l’art contemporain, sinon toutes les oeuvres sans exception feraient parler d’elles ». En revanche, « l’art contemporain, encore plus que l’art traditionnel, puise sa raison d’être dans le débat, la pensée, le concept », précise-t-il. « Il n’a donc pas pour but d’ouvrir le débat, il est débat lui-même. Donc même si un artiste ne veut pas faire parler de lui, il le fera quand même malgré lui ». La preuve par cinq.

1. « Fontaine » de Marcel Duchamp

Impossible de parler d’art contemporain et de polémiques sans évoquer Fontaine, un urinoir renversé, oeuvre emblématique du peintre et plasticien Marcel Duchamp qui, nous explique le rédacteur de Coupe-file Art, n’a pas simplement voulu déconstruire l’art comme ses pairs, mais faire de l’idée l’oeuvre d’art en abandonnant totalement la forme. Présenté en 1917 par l’artiste français lors de la Society of Independant Artists à New York, l’objet d’art qui a le plus fait débat au siècle dernier est l’un des tous premiers ready-mades de l’histoire. Il avait pour but premier de tester l’ouverture d’esprit de l’institution… Ce qui fut d’abord un échec. Et plus de cent ans après, ce geste artistique provocateur fait toujours autant parler de lui et, le moins que l’on puisse dire, c’est que les réactions sont tout aussi contrastées. Pourtant, il a bel et chien changé la face de l’art contemporain et l’homme qui en est à l’origine, Marcel Duchamp, est lui considéré par certains comme le père de l’art contemporain. Il semblerait que le coup de poker ait finalement payé !

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2. « Dirty Korner » de Anish Kapoor

En 2015, le Château de Versailles donne carte blanche à l’artiste britannique Anish Kapoor dont la réputation n’est plus à faire puisqu’il a exposé ses oeuvres aux quatre coins du globe. Le plasticien réalise alors dix sculptures spécialement pensées pour l’occasion, mais il ne s’attendait certainement pas à un tel déferlement de haine. Dirty Korner fait donc partie de ces dix commandes et c’est certainement celle dont le public se souvient le plus. Pourquoi ? Son surnom devrait vous donner la réponse immédiatement : Le Vagin de la Reine. Vous comprendrez donc que cet immense tube en acier rouillé de 60 mètres de profondeur n’ait pas fait l’unanimité, une partie du public ayant même jugé cette oeuvre obscène. Alors, notre société serait-elle encore trop chaste pour l’art contemporain ? « Le terme à employer ce n’est pas qu’elle est encore trop chaste, c’est qu’elle est redevenue trop chaste », répond Jérémy Alves. « Il y a des gens qui ont une certaine vision du beau et qui ont sacralisé un certain moment de l’art. Ils n’arrivent donc pas à accepter l’aspect conceptuel de l’art parce qu’il permet de le pousser dans des questionnements profonds », explique-t-il. « En fait, ils ne veulent pas voir que l’art est aussi fait pour déranger et bousculer ». « C’est là tout le problème de l’art et du politique », enchaîne le critique d’art. « Il y a toujours eu un rapport conflictuel entre l’institution et le milieu artistique mais aujourd’hui l’institution accepte d’aller contre elle-même, ce qui dérange beaucoup. En fait, ce que reprochent certains à l’art contemporain, c’est de cracher sur l’institution ».

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3. « Comedian » de Maurizio Cattelan

Le plasticien italien Maurizio Cattelan est connu pour ses oeuvres subversives et souvent jugées trop simplistes. En 2020, il a poussé ce qualificatif à l’extrême en scotchant au mur du stand de la galerie Perrotin de la foire d’Art Basel Miami une banane achetée quelques heures plus tôt dans un supermarché. En un claquement de doigts, cet objet du quotidien, périssable qui plus est, est devenu le fruit le plus médiatique, et le plus bankable, de ces dernières années. Acquise dans la foulée par un collectionneur pour 120 000 dollars, elle a suscité l’indignation, une grande partie de l’opinion public s’étant insurgé contre le manque de recul et l’aberration du marché de l’art. Mais, selon Jérémy Alves, il faut faire attention avec cela. « Maurizio Cattelan, qui est post Duchamp, se revendique de l’unité du concept. Ce qu’il vend donc c’est un concept, pas un bel objet ». Alors, même si le critique d’art reconnaît volontiers qu’il y a des débordements financiers, il ne se dit pas choqué par les prix que certaines oeuvres peuvent atteindre. « Le problème n’est pas la valeur monétaire, mais le manque de valeurs derrières ». « Christo par exemple tout le monde a voulu l’attaquer sur l’argent alors que tout a été auto-financé. C’est encore une fois une manière de ne pas réfléchir à l’oeuvre, un refus du concept qui dure depuis Duchamp », conclut-il.

Pour en revenir à l’histoire de la banane de Maurizio Cattelan, l’histoire ne s’arrête pas là. Mangée une première fois par l’artiste David Datuna, elle a été remplacée deux fois, et a aujourd’hui son propre compte Instagram suivi par plus de 18 000 personnes. Ce qui lui permet de continuer de prendre de la valeur… Selon les dernières estimations, elle vaudrait désormais 150 000 dollars. On dit tout de même merci le buzz !

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4. « Bouquet de Tulipes » de Jeff Koons

Jeff Koons est l’une des stars les plus en vue de l’art contemporain et tout le monde se l’arrache. Tout le monde, mais pas les Parisiens visiblement… Après les attentats de novembre 2015, l’ambassadrice des États-Unis en France Jane D. Hartley demande à l’Américain de réaliser une sculpture en hommage aux victimes, ce qu’il accepte immédiatement. Mais, une fois n’est pas coutume, son oeuvre ne fait absolument pas l’unanimité et ce même avant d’être installée. Dévoilé le 4 octobre 2019 et exposé derrière le Petit Palais à Paris, son Bouquet de Tulipes, une main gigantesque et extrêmement réaliste offrant onze fleurs de couleurs ressemblant à des ballons de baudruches, peine encore aujourd’hui à convaincre. Kitsch, vulgaire, démesuré… Les qualificatifs ne manquent pas et beaucoup sont de l’avis du philosophe de l’art Henry Michaud qui, dès le lendemain de son inauguration, l’avait qualifié d’ « anus colorés montés sur une tige ». Une vision polémique et purement personnelle selon Jérémy Alves. En revanche, là encore, on en revient à la question de la représentation de l’anatomie et du sexe. Comme pour Dirty Korner de Anish Kapoor les parallèles dérangent. « Pourtant, au XV et XVIème siècle on trouvait ça beau de s’intéresser à l’anatomie et donc ça ne dérangeait personne », détaille le critique et rédacteur. « À l’époque on représentait des nus partout et aujourd’hui on devrait couvrir les statues… On est face à une sorte de retour en arrière ». « Le problème ce n’est pas que l’oeuvre de base, mais ce que les gens en font », continue-t-il. « Si on est aussi puritains aujourd’hui, c’est lié au financement de l’art. L’argent a fait éclaté toutes les valeurs traditionnelles et les gens éprouvent désormais le besoin de revenir à des valeurs un peu archaïques en fait. Disons qu’on fait une sorte de bloquage sur la forme ».

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5. « Ice Watch » de Olafur Eliasson

En 2014, l’artiste dano-islandais Olafur Eliasson met en place une oeuvre qu’il veut coup de poing pour marquer l’opinion publique et tenter de sensibiliser à la question écologique. Avec l’aide du géologue Minik Rosling, il imagine une réalisation gigantesque confectionnée à partir de blocs de glace du Groenland et les installe dans trois villes européennes : d’abord Copenhague, puis Paris lors de la COP21 de 2015, et enfin Londres. Au total, douze amas de glace sculptés, soit plus de 100 tonnes de glace, sont disposés en cercle sur des places emblématiques pour suggérer le cadran d’une montre et ainsi faire référence à l’urgence climatique. Destinés à fondre sous les yeux impuissants des spectateurs, ces blocs n’ont bien sûr pas fait l’unanimité et la démarche de l’artiste a vite été attaquée. La destruction de véritables amas de glace directement importés du Groenland était-elle vraiment nécessaire pour questionner l’état du monde ? La question est toujours ouverte mais Jérémy Alves apporte une première réponse. « C’est le problème principal de cette oeuvre à mon avis. Olafur Eliasson a priorisé le message et il s’est donc autorisé à aller aux extrémités les plus improbables de la forme sans se poser réellement la question de la pollution ». « En fait, il a décidé que le message était plus important que la forme », explique le critique d’art. « C’est une continuité de l’histoire de l’art en général. Si on le remet en contexte, on arrive à s’extraire du débat pour voir la démarche de plus haut : l’art questionne et la question suppose toujours la polémique ».

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