Liseron Boudoul, grand reporter à Kaboul : "Au bout de trois jours, j’ai dû troquer mon jean pour une abaya"

Interview.- Après des missions au Mali, en Libye et en Irak, la journaliste s’est rendue dans la capitale afghane aux mains des talibans.

Le 15 août, les talibans entrent dans Kaboul après la fuite du président Ashraf Ghani. Accompagnée de son cameraman, Liseron Boudoul, grand reporter à TF1, arrive une semaine plus tard : elle est la première journaliste française sur place, et l’une des rares à couvrir ce terrain hostile. Vingt jours durant, elle rendra compte du quotidien bouleversé des Afghans et des Afghanes.

Madame Figaro.- Quel était le climat pour les journalistes à Kaboul ?
Liseron Boudoul.-
Je suis arrivée par le Qatar, où j’avais interviewé un leader taliban qui m’avait «conseillé » d’aller sur place. Comme cela faisait partie de leur stratégie de communication, ils nous ont laissé travailler et circuler, exception faite de quelques combattants nerveux qui, en plus, ne voulaient pas parler à une femme. Avec les petits marchés et les commerces, on sentait cependant un semblant de vie «normale ». Des talibans de 25 ans descendaient de leur montagne et découvraient la ville, les glaces dans les pâtisseries, les parcs d’attraction, nos caméras… Nous arrivions en même temps qu’une nouvelle vie se mettait en place. Au bout de trois jours, après plusieurs remarques, j’ai dû troquer mon jean pour une abaya (large voile couvrant le corps, NDLR) afin de pouvoir continuer à travailler. Les menaces augmentaient à mesure que le départ des Américains approchait. Nous voulions rester en vie, bien sûr, mais nous voulions aussi rester le plus longtemps possible car le moment était surréaliste : cette zone de flou, avant que les talibans ne s’organisent, nous permettait d’être là, de filmer, de témoigner… Un contexte inédit avec les islamistes.

En vidéo, en Afghanistan, les femmes interdites de sport

Comment êtes-vous parvenue à rencontrer des femmes ?
Nous sommes passés par des intermédiaires car, dans la rue, elles étaient rares et nous fuyaient, par peur des représailles. Nous avons été reçus chez une professeure d’université en sciences sociales, chiite, mère de deux garçons de 7 et 10 ans, et seule, car son mari l’a abandonnée. Elle a goûté à une forme de liberté pendant vingt ans et, aujourd’hui, elle est la cible privilégiée des talibans. Elle a ressorti sa burqa, comme toutes les femmes, et vit avec l’angoisse qu’ils ne fassent une descente chez elle… Elle est d’autant plus pétrifiée que, même si ce n’est pas encore officiel, les talibans font passer le message que toute femme seule devra se marier avec l’un des leurs.

Le pdocast de la rédaction à écouter

Vous la filmez alors à visage découvert ?
Oui, car elle nous l’a demandé : montrer son visage, c’est son acte de résistance. Une avocate a eu la même requête bien qu’elle ait aussi très peur pour sa vie. Elle représente tout ce que les talibans veulent détruire et ne pourra plus exercer : comme la justice est celle des hommes et se fait sur la place publique dans la loi islamique, son métier est mort.

Gardez-vous des liens avec elles ?
J’essaie, comme toujours, quel que soit le terrain. En tant que femme, j’ai été bouleversée par ces Afghanes qui vivent dans l’obscurité. Je suis notamment en contact avec la cellule de crise du quai d’Orsay et les autorités du Qatar pour essayer d’aider cette professeure et ses deux fils à sortir. Sans passeport d’un autre pays, c’est presque impossible, mais elle ne quitte jamais mon esprit. J’espère trouver une solution. 

Source: Lire L’Article Complet