L’orthosomnie, quand l’obsession du sommeil parfait empêche de dormir

“Dormir, c’est le minimum syndical ! J’ai plus d’ambition : je veux que mon sommeil soit réparateur et qu’il tienne d’une traite sur 7h40, sans micro-réveils”, lâche d’un ton martial Sonja, 37 ans.

Depuis deux ans, cette conservatrice de musée, mère d’un enfant et en couple, ne plaisante plus avec ses nuits : “Mon sommeil, c’est ma carte maîtresse pour avoir l’esprit de repartie en réunion et des idées innovantes, ne pas développer de maladies graves et profiter de mes soirées sans être comateuse de fatigue. Aussi, je m’investis, et j’investis : j’ai un oreiller connecté, dont la température varie selon mes cycles de sommeil – celle du corps doit baisser puis remonter en fin de nuit. Je bois des infusions de passiflore et de tilleul, je fais des cures de valériane en complément alimentaire, j’ai changé de matelas et au coucher, j’active mon bracelet connecté qui analyse ma nuit. Ce matin, il m’a averti que j’avais mal dormi : je suis notée 9/20 en sommeil lent profond. Traduction : non récupérateur. En plus, j’ai mis 41 min à m’endormir, notée 1/5. Ça fait deux fois cette semaine, je vais me recadrer avec 1 mg de mélatonine, sinon je vais psychoter.”

“Une quête perfectionniste”

Les orthosomniaques comme Sonja – “ortho” signifiant “correct, droit” –, la professeure Kelly Glazer Baron, spécialiste du sommeil à la faculté de médecine Rush de Chicago (États-Unis), leur a consacré la toute première étude(2) en 2017, à force de les voir débarquer dans son service en dégainant leurs montres connectées ou applications comme autant de pièces à conviction de l’imperfection de leur sommeil.

Leur obsession : le remettre dans le droit chemin pour le conformer à leur exigence du bien-dormir. “Ces personnes sont dans une quête perfectionniste et obsessionnelle du sommeil idéal, semblable à celle des orthorexiques envers l’alimentation. Sauf que ce sont les données enregistrées durant leur sommeil par leurs objets connectés qui les mènent à l’obsession du bien-dormir, dans l’optique d’optimiser leurs journées, leur santé, et plus largement leur vie”, résume la spécialiste.

De ce côté de l’Atlantique, le Dr Maxime Elbaz, chercheur en neurosciences et spécialiste de la médecine connectée au Centre du sommeil et de la vigilance de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris, connaît bien ces patient(e)s, qu’il estime à 2 à 3 % de la population : “Les orthosomniaques sont ultra-pointu(e)s, ont tout lu et consultent en ayant déjà posé leur propre diagnostic sur ce qui, à leurs yeux, pèche dans leur sommeil. Ainsi, une patiente m’a dit : “Je ne rêve jamais ! Je vous assure, regardez, mon appli me le dit : je n’ai quasiment pas de sommeil paradoxal (le cycle des rêves) et une quantité insuffisante de sommeil lent profond, je vais avoir la maladie d’Alzheimer.”

Elle avait lu des études sur le sujet et voulait corriger ses cycles. Résultat : elle dormait de plus en plus mal. Alors qu’à la base, les orthosomniaques sont de bon(ne)s dormeur(se)s, mais qui basculent dans une course effrénée à la performance pour améliorer leurs scores de sommeil en qualité, en durée, en efficacité, au point de le saboter et de devenir insomniaques.”

Joumana, opticienne de 41 ans, abonde : “Ma montre connectée m’envoie des notifications pour que je me couche à 23 h, après une séance de relaxation à 22 h 45. Au beau milieu de la soirée, donc ! Mais je m’y plie, car c’est ce que je dois faire pour dormir au top du top. Le hic ? Souvent, je me réveille à 3 h 30 du matin, pile au plus fort de la sécrétion de mélatonine. Ça casse tous mes efforts. Même avec la lumière orangée du simulateur de crépuscule, je peine à me rendormir et mon sommeil est agité. Et je le paie cher : j’ai un syndrome prémenstruel carabiné et si je n’atteins pas mes objectifs de sommeil, il empire, car il y a un lien avec la désynchronisation des rythmes de l’horloge interne, m’a dit ma gynécologue. C’est un peu l’impasse…”

Maîtriser l’incontrôlable

Ce qui complique la donne, c’est que l’obsession s’abreuve de données scientifiques imparables. De celles qui hissent le sommeil et ses vertus au rang de quasi-médicament préventif. Bien dormir permet, en effet, de se prémunir contre le diabète de type 2, le surpoids, l’hypertension, les troubles endocriniens et hormonaux, la dépression, et de limiter les facteurs de risque de certains cancers ou maladies neurodégénératives.

Pour un peu, glisser dans l’obsession s’apparenterait à une quête vertueuse. Sauf que le corollaire de tant de bienfaits a une face obscure : “Le manque de sommeil est devenu le nouvel “assassin silencieux” et les lourdes conséquences sur la santé exacerbent l’injonction du bien-dormir. Car cela sous-tend l’idée que l’on peut éviter de tomber malade si l’on fait l’effort d’améliorer nos nuits. Bien dormir, rester en bonne santé s’imposent aujourd’hui comme une tâche à accomplir, un devoir auquel il convient de s’atteler sans répit, en réponse à l’injonction permanente à vivre sainement, à optimiser nos corps et nos nuits, si bien que la pression pour atteindre un sommeil optimal le rend de moins en moins accessible”, décode le psychanalyste Darian Leader, auteur de Pourquoi nous ne dormons pas ? (3) .

Un cercle vicieux qui fait écho à une autre injonction, attisée par notre société de la performance : réussir dans tous les domaines de la vie, sommeil compris. À la clé, une anxiété de performance “qui fait naître, chez l’orthosomniaque, le désir de maîtriser l’incontrôlable, car plus on veut maîtriser le sommeil, plus il est volatil et plus il se soustrait aux injonctions. Et plus cela entretient l’état de vigilance qui, de fait, empêche de dormir, souligne le Dr Patrick Lemoine, psychiatre, spécialiste du sommeil, et coauteur d’Apprendre à dormir(4).

Ce rêve de perfection de l’orthosomnie flirte avec le rêve d’immortalité inconscient qui sommeille en nous. Contrôler son sommeil, c’est contrôler sa santé et donc sa vie. C’est une manière de rester maître de son destin et d’essayer de tenir à distance l’angoisse de mort. Mais cette quête du sommeil idéal étant impossible, on s’y perd, on s’y épuise en vain.”

Inverser le processus

Une quête impossible, qui trouve une illusoire résolution dans le quantified-self, l’auto-mesure de soi. L’obsession du bien-dormir s’en perfuse, à coup de promesses marketing offrant d’accéder à des nuits idylliques par l’entremise, voire l’emprise, d’objets connectés et autres trackers de sommeil. Ainsi, on scrute les mouvements oculaires rapides du sommeil paradoxal, on évalue la respiration, on enregistre, on convertit l’impalpable en graphiques comme pour une marchandise.

Résultat : “Cela n’améliore pas le sommeil, ça donne juste des informations et une tendance. Les orthosomniaques développent, en plus, une addiction aux statistiques qui tombent chaque matin et, si elles sont bonnes, deviennent accros à la réassurance que cela apporte”, indique le Dr Elbaz. Mais encore faut-il que les résultats soient fiables : “Ils peuvent être faussés, en positif ou en négatif, ce qui sème le doute car ces outils n’ont pas tous été validés scientifiquement. La plupart des algorithmes ont été conçus par des entreprises pour des consommateur et consommatrices et non par des scientifiques.”

Néanmoins, le laboratoire du Centre du sommeil de l’Hôtel-Dieu a lui-même conçu l’appli iSommeil(5) : “Certains objets connectés testés sont très performants (comme la bague connectée Oura ou la montre Fitbit), mais il est capital de n’y recourir que ponctuellement, un mois maximum. Si les anomalies persistent, il faut consulter. Cela évite d’entrer dans le cycle infernal de l’orthosomnie”, conseille-t-il.

Reste un malentendu de taille. S’il est largement admis que faire des nuits de moins de six heures peut se révéler délétère et qu’il vaut mieux s’assurer sept à huit heures de sommeil et essayer de s’affranchir des nuisances (bruit, lumière bleue…), qui fragmentent ou retardent les cycles, le Dr Patrick Lemoine déplore une omission préjudiciable : “On dit aux gens de dormir selon des normes, sans leur dire que ce qui compte dans le bien-dormir, ce n’est pas le sommeil, mais l’éveil. Si vous êtes en forme durant la journée, peu importe la façon dont vous dormez, combien de temps, à quelle heure, etc. Ce serait là l’orthosomnie positive ! Il faut inverser le processus et partir de l’éveil pour se construire des nuits idéales. Basez-vous sur une journée où vous avez été dynamique, joyeux/se, créatif/ve, où vous avez travaillé sans coups de pompe ni difficultés de mémorisation ou de concentration, sans lourdeurs digestives, et notez l’heure de votre coucher la veille et celle de votre réveil. Cela correspond à vos “normes” personnelles, c’est-à-dire aux rythmes circadiens auxquels vous êtes pro-grammé·e génétiquement. Et il y a fort à parier que vos nuits seront sereines, profondes, récupératrices… idéales.”

1. Source Inserm.
2. Publiée dans Journal of clinical sleep medicine, 2017.
3. Éd. Albin Michel. 4. Éd. HumenSciences. 5. Gratuite. Sur App Store et Google Play.

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