Marie-Laure Brunel-Dupin, la lieutenant-colonel sur la piste des "cold cases" français

Déceler des indices oubliés, découvrir d’autres pistes… C’est le quotidien de Marie-Laure Brunel-Dupin, cheffe d’une nouvelle unité spéciale à la gendarmerie nationale. Sa cible ? Les dossiers non élucidés de crimes hors norme. Un univers à la Cold Case, glaçant et fascinant.

La lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin s’excuse. La militaire (qui préfère la version masculine de son grade) nous reçoit dans une salle de réunion dépouillée, plutôt que dans son bureau lumineux où une collection d’orchidées monte la garde le long de la baie vitrée. Ordre venu d’en haut : un œil fureteur risquerait d’apercevoir, ici un nom de dossier, là un schéma susceptible de révéler les investigations en cours dans les locaux du Pôle judiciaire de la gendarmerie nationale, à Cergy-Pontoise, aux confins de la banlieue parisienne et des champs du Vexin. Bienvenue dans le monde top secret de Diane, dernière-née de la gendarmerie : Diane, ou la Division des Affaires Non Elucidées ; Diane, ou la déesse chasseresse dont l’arc figure sur l’écusson de l’unité orné, en arrière-plan, d’un corps gisant face contre terre. Le message est clair : les auteurs de crimes non résolus sont à portée de flèche des gendarmes – ou plutôt, du regard neuf posé sur ces procédures par 21 enquêteurs armés des dernières avancées scientifiques.

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La formation et le culot

Première cheffe de cette division lancée au printemps 2021, Marie-Laure Brunel-Dupin, 45 ans, a le métier dans la peau. Après avoir navigué entre les facs de droit de Cergy, de Nanterre et d’Assas, «pour faire le plus de pénal possible», décroché sa maîtrise et suivi une spécialisation en criminologie, l’étudiante sait très précisément ce qu’elle veut faire : monter, au sein de la gendarmerie, un département des sciences du comportement, sur le modèle de la célèbre Behavioral Analysis Unit du FBI, fondée dès 1985 pour mettre la psychologie au service des limiers américains. Chez les gendarmes, et pas ailleurs, parce qu’elle «aime leur façon de travailler, leur côté carré», découverts à l’occasion de stages. Sans se démonter, la jeune femme de 24 ans envoie une lettre de candidature détaillant son projet au directeur général de la gendarmerie nationale. «Je m’étais dit que si cela ne marchait pas, je serais juriste en attendant des jours meilleurs», raconte-t-elle. Mais le culot se révèle payant. Le 24 décembre 2000, le père Noël lui apporte un joli cadeau : un premier rendez-vous quelques jours plus tard.

Endosser l’uniforme

Ce qu’elle ignore encore, c’est que sa proposition tombe à pic. Les militaires s’interrogent, à l’époque, sur la façon de mieux accompagner les enquêteurs confrontés à des criminels en série. Suivront de multiples entretiens au fil des premiers mois de 2001, puis, en septembre, la formation à l’École des officiers de Melun, en Seine-et-Marne. Trois mois pour «bleuir», dit-elle, les diplômés de l’enseignement supérieur qui rejoignent, comme elle, les rangs de la gendarmerie. L’aspirant volontaire Brunel est à la peine. Ses années sur les bancs de la fac ne l’ont pas préparée à crapahuter en treillis dans les sous-bois. «C’était brutal», plaisante la mère de deux jeunes ados. Elle aurait pu tenter sa chance en tant que contractuelle, sans endosser l’uniforme bleu marine. «Mais il me semblait difficile de gagner la confiance de mes futurs collègues si je n’étais pas, moi aussi, gendarme, car je savais qu’il ne serait pas simple de mettre de la psychologie dans les enquêtes», justifie-t-elle.

La réalité loin des séries américaines

Seule d’abord, puis épaulée par des spécialistes de la police judiciaire et par deux consœurs criminologues, dont l’une est désormais son adjointe, elle bâtit peu à peu son département des sciences du comportement, aujourd’hui pièce maîtresse de la nouvelle division Diane. Elle se forme au profilage auprès d’un professeur américain à Bruxelles, puis chez les experts du FBI, dans leur temple de Quantico, en Virginie. Multiplie les conférences. Corédige des ouvrages très pointus tels Regards sur le crime et le criminel (Éd. Amalthée) et Les Fausses Allégations d’enlèvement d’enfants : la pratique du FBI appliquée dans un nouveau protocole d’intervention du département des sciences du comportement de la gendarmerie nationale (Annales médico-psychologiques).

À longueur d’interventions, elle répète que son métier n’a pas grand-chose à voir avec les profileurs du petit ou du grand écran, ces policiers taiseux capables de décrypter une scène de crime en quelques minutes et de mener leurs collègues jusqu’au coupable à force de géniales intuitions. «L’analyse comportementale à la française comporte trois aspects principaux, expose-t-elle. La réalisation d’un « profil d’auteur inconnu », c’est-à-dire son portrait psycho-socio-pathologique ou psychocriminologique à partir des données objectives de la procédure ; la conduite des auditions, à travers des conseils prodigués aux enquêteurs, tels, par exemple, le recours à une forme de compassion apparente ou au tutoiement dans certains cas ; la détection de la sérialité.» Jamais, néanmoins, les procès-verbaux des analystes ne contiennent le nom du coupable, n’en déplaise aux amateurs de Cluedo.

Les progrès de la science permettent d’exploiter d’anciens éléments conservés lors des enquêtes. La recherche d’ADN sur une simple empreinte digitale peut aujourd’hui livrer des informations déterminantes.

La création de la division Diane

En octobre 2020, le projet prend corps avec la mise en place d’une division Cold Case. Mais l’anglicisme, qui rappelle la série télévisée américaine des années 2000, passe mal. Et puis tous les dossiers non élucidés ne sont pas de vieux classeurs couverts de poussière. Certains sont récents, telle l’affaire Delphine Jubillar, cette infirmière volatilisée en décembre 2020, que son mari nie farouchement avoir fait disparaître. Parfois, malgré les années, les enquêtes se poursuivent. Pour retrouver le corps de la petite Estelle Mouzin, enlevée et assassinée en 2003 par le tueur en série Michel Fourniret. Ou pour tirer au clair le massacre de Chevaline, en Haute-Savoie, qui a coûté la vie, en 2012, à trois membres d’une famille irakienne installée en Angleterre et à un cycliste de la région.

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Adieu Cold Case, donc : la division est rebaptisée Diane, et Marie-Laure Brunel-Dupin nommée à la tête de cette équipe d’analystes comportementaux et de spécialistes des disparitions et des malfaiteurs en série. Parmi la cinquantaine de crimes décortiqués par l’unité figurent une dizaine d’énigmes anciennes mais aussi d’autres beaucoup plus récentes. Lesquelles ? Top secret, là aussi… «Nous intervenons à la demande de nos collègues ou d’un magistrat instructeur, ou en proposant une saisine de notre propre initiative, dans les affaires hors norme, qu’elles aient deux heures, dix-huit mois ou trente ans», précise la cheffe. En clair, quand la victime est mineure, qu’un serial killer est peut-être à l’œuvre ou que le mode opératoire du meurtrier apparaît insolite – mutilations du corps, posture humiliante, acharnement singulier, etc.

Un pôle « Cold Cases »

Les crimes en série et ceux dont l’auteur reste inconnu plus de dix-huit mois après les faits seront bientôt entre les mains de magistrats spécialisés. C’est le sens d’un amendement au projet de loi pour la confiance dans l’institution judiciaire, définitivement adopté par le Parlement le 18 novembre. Un pôle national chargé de traiter ces dossiers devrait voir le jour, peut-être à Versailles, sur le modèle du parquet national antiterroriste ou du parquet national financier. «Cette innovation permettra d’établir les liens éventuels
entre plusieurs affaires, et de travailler sur des auteurs et leurs parcours, et non plus uniquement sur des actes comme nous devons le faire jusqu’à présent», se réjouit la lieutenant-colonel Marie-Laure Brunel-Dupin, la cheffe de l’unité Diane. Les magistrats pourront être saisis à la demande des familles et ils seront épaulés par des assistants spécialisés.

Reprendre les enquêtes

La première étape est l’indispensable «déconstruction» de la procédure. «Chacune, et c’est normal, est empreinte des biais humains que lui a donnés le directeur d’enquête», explique la lieutenant-colonel. La tâche est ardue. Il faut aller sur la scène du crime, reprendre toutes les pièces du dossier, réexaminer les éléments matériels, relire les multiples auditions. Objectif : détecter les contradictions entre témoins, relever les oublis des premiers limiers, déceler les pistes négligées. «Par exemple, si Béatrice a déclaré qu’à 16 heures, assise sur un banc avec Véronique, elle a vu passer un 4×4 noir, on va vérifier que Véronique a bien été entendue, que ses déclarations sont conformes à celles de son amie, et que le véhicule a bien été identifié», illustre Marie-Laure Brunel-Dupin.

Constituée d’analystes comportementaux et de spécialistes desserial killers, l’unité Diane fait souvent appel à l’Institut de recherche criminelle.

Ensuite, une fois les «trous dans la raquette» repérés, les gendarmes de Diane ont toute latitude pour demander de nouvelles auditions, commander des expertises et lancer des réquisitions. Ils peuvent même faire appel aux lumières de leurs collègues en blouse blanche de l’Institut de recherche criminelle, dont les labos se trouvent également au Pôle judiciaire de Cergy. Car la science a fait des pas de géant ces dernières années, permettant d’exploiter des indices matériels hier muets. Désormais, un ADN peut être extrait de quelques cellules présentes dans une empreinte digitale. À partir de cette signature génétique, il est possible de déterminer certaines caractéristiques morphologiques d’un individu : la couleur de ses yeux, de sa peau et de ses cheveux, et son origine géographique.

Les premiers succès

C’est grâce aux pros de l’ADN que les spécialistes des cold cases ont signé leur premier coup d’éclat : l’arrestation du meurtrier de Chantal de Chillou de Saint-Albert, retrouvée en août 2001 sur un chemin forestier au bord de l’Isère. Un mégot de cigarette et des traces sur le tee-shirt de la victime ont livré leurs secrets deux décennies après. Mais encore faut-il mettre la main sur les scellés, ces éléments collectés au gré des investigations – vêtements, documents ou objets. Parfois, le tribunal a déménagé, égarant ou détruisant ces précieuses pièces. Parfois, les locaux ont brûlé ou subi une inondation. «Dans les dossiers anciens, il n’est pas rare que les scellés aient disparu ou soient très dégradés, voire inexploitables», regrette la cheffe de Diane. Celle-ci n’est pas du genre à «compter les bûchettes», comme elle dit. Traduction : il ne faut pas compter sur elle pour vanter les succès de son unité. «Nous sommes fiers d’apporter notre contribution à certaines enquêtes, souligne-t-elle. Et nous sommes heureux lorsque nous sommes en mesure de donner une réponse aux familles.» Quitte à côtoyer, chaque jour, les photos d’enfants disparus, les scènes de crime sanglantes et les profils tordus de tueurs psychopathes.

La lieutenant-colonel Brunel-Dupin, qui vit avec sa famille à deux pas de son bureau, sur le site du Pôle judiciaire, éprouve souvent le besoin de s’évader. Son truc à elle, pour décompresser, c’est de fabriquer de jolies choses avec ses dix doigts. Des bijoux, des light boxes – ces tableaux en papier éclairés par l’arrière – et des book-nooks – petites scènes tridimensionnelles qui se glissent entre les livres d’une étagère. Avec une amie écrivaine, elle s’est également attelée à l’écriture d’un polar «mi-fiction mi-réalité». Très inspiré de son quotidien, bien sûr. On ne se refait pas.

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