#MeTooAnimation : "En colonie de vacances, j’ai vu des animateurs décrire des positions sexuelles à des enfants"

Acceptation de soi, droits des LGBTQIA+, santé mentale, mais aussi, lutte contre les violences faites aux femmes. Sur son compte Instagram « 6nissa », suivi par plus de 100 000 abonnés, Anissa, 21 ans, défend ces différentes causes qui lui tiennent à cœur.

500 témoignages en trois mois

Elle gère aussi désormais un second compte Instagram engagé, décliné en hashtag, association et même pétition. Avec #MeTooAnimation, nouvelle petite-sœur essentielle du grand #MeToo, cette Parisienne brise l’omerta autour des attouchements sexuels et viols sur mineurs perpétrés par des encadrants de colonies de vacances ou des centres de loisirs.

Trois mois après le lancement de #MeTooAnimation, Anissa a reçu près de 500 glaçants témoignages de jeunes victimes, qu’elle publie progressivement pour alerter, dénoncer, sensibiliser. Entretien. 

Marie Claire : Quand et pourquoi avez-vous lancé l’association #MeTooAnimation ? 

Anissa : J’ai reçu un message qui m’a brisé le cœur. Une jeune fille que j’avais animée en colonie de vacances m’y confiait qu’une de ses amies – mineures – de ce camp d’été, dont je me souvenais très bien, avait eu des relations sexuelles durant la nuit, dans les toilettes, avec l’un de mes collègues animateurs. 

Je me suis emparée de mon téléphone et j’ai publié une vidéo dans laquelle j’apparais très énervée, mais aussi très peinée. En réaction à cette vidéo, vue presque un million de fois sur TikTok, une centaine d’internautes m’a révélé, en messages privés, avoir été victime ou témoin d’abus sexuels au sein d’une structure de loisirs.

J’ai réalisé qu’il fallait lancer un compte Instagram dédié à la libération de la parole de ces jeunes victimes, mais aussi, à la prévention. #MeTooAnimation a ainsi été créé le 12 mars 2022.

La majorité des témoignages que je reçois concerne des victimes qui ont été agressées sexuellement ou violées lorsqu’elle avaient moins de 10 ans. 

Qui témoignent auprès de #MeTooAnimation ? Des enfants victimes, des jeunes témoins, des animateurs qui ont soupçonné des collègues de violences sexuelles ?

Je reçois environ 5% de témoignages d’animateurs, seulement. 

La plupart des internautes qui se livrent à #MeTooAnimation sont des mineurs ou de très jeunes majeurs, qui ont été agressés sexuellement l’été dernier ou il y a quelques années. Aucun d’eux n’en a parlé à ses parents. Donc certains sont retournés plusieurs étés dans le même camp de vacances où un animateur abusait d’eux. 

« Ce sera notre petit secret », « ça reste entre nous » : la culte du secret est entretenu par les animateurs qui agressent.

Je pensais principalement recevoir des témoignages d’adolescents entre 14 et 16 ans, qui avaient cru à une relation amoureuse avec un animateur, et qui finalement, plus tard, ont réalisé la gravité des faits.

Mais la majorité des témoignages que je reçois concerne des victimes qui ont été agressées sexuellement ou violées lorsqu’elle avaient moins de 10 ans. 

Il est important de rappeler qu’il n’existe pas un type de victime, ni de violeur, mais dans plus de 90% des récits confiés à #MeTooAnimation, l’agresseur est un animateur masculin.

https://www.instagram.com/p/CcX5w_PDQZD/

Pédocriminalité et manipulation

Avec cette multitude de témoignages réceptionnés, avez-vous constaté une certaine mécanique installée par les animateurs qui agressent sexuellement ces enfants ? 

Lorsque la victime est adolescente, la mécanique consiste à lui faire croire qu’il y a une relation amoureuse entre eux.

« Ce sera notre petit secret », « ça reste entre nous » : la culte du secret est aussi entretenu par les animateurs qui agressent. On constate cette manipulation peu importe l’âge de la victime.

J’ai connu des directions qui ne m’ont pas crue quand je leur indiquais que certains animateurs étaient anormalement tactiles avec des jeunes filles.

Vous êtes animatrice en colonies de vacances depuis quatre ans. Quels comportements anormaux de la part de collègues avez-vous remarqués ? 

Avant de me rendre compte que c’était un problème systémique – notamment dans la formation des animateurs -, j’avais moi-même vu des choses graves. Des animateurs qui échangent leur numéro de téléphone avec des enfants par exemple, qui ont des relations sexuelles dans les douches avec des jeunes ou des mains baladeuses, qui décrivent des positions sexuelles à des enfants, ou encore, qui sexualisent le corps des enfants en réunion d’encadrants (« Ah, celle-là, elle est super bonne ! T’inquiète pas dans quelques années… »).

J’ai aussi connu des directions qui ne m’ont pas crue quand je leur indiquais que certains animateurs étaient anormalement tactiles avec des jeunes filles.

J’ai même été un peu mise à l’écart, parce qu’un animateur que je soupçonnais était leur ami. Il demeure une grande omerta autour des violences sexuelles, et d’autant plus dans ce milieu-là, car en colonie de vacances, tout le monde est copain avec tout le monde… Personne n’a envie de se mettre quelqu’un à dos. 

https://www.instagram.com/p/CcQmT0krA5A/

Pour une formation BAFA renforcée sur la question des violences sexuelles

Il y a une semaine, vous avez lancé une pétition adressée à Pap Ndiaye, Ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, et à Charlotte Caubel, secrétaire d’État chargée de l’Enfance, et déjà signée par presque 30 000 internautes. Quelles mesures proposez-vous pour que le milieu de l’animation lutte efficacement contre les violences sexuelles sur mineurs qu’il abrite ?

La pétition prévoit plusieurs mesures. Premièrement, qu’une journée entière de la formation BAFA soit consacrée à la sensibilisation à ces problématiques. 

Les futurs animateurs doivent apprendre comment repérer un enfant victime de violences sexuelles, par exemple.

Vous savez, certaines animatrices m’ont confié s’être fait agresser sexuellement à plusieurs reprises par des formateurs. Ces violences sexuelles sont présentes même dans la formation à l’animation.

Par ailleurs, certains formateurs expliquent aujourd’hui aux futurs animateurs qu’il ne faut absolument pas se retrouver seul avec un enfant, parce qu’ils pourraient être accusés d’actes qu’ils n’ont pas commis. Une véritable inversion de la culpabilité… Si un enfant de cinq ans explique qu’un animateur a mis sa main dans sa culotte, il ne peut pas l’avoir inventer. 

Les animateurs ont tendance à avoir des « chouchous » et c’est justement ce qui peut être alertant.

Deuxièmement, je propose qu’à chaque colonie de vacances, il y ait un référent « violences sexuelles », c’est-à-dire, un animateur dédié, qui aura été auparavant formé durant plusieurs jours à ces questions, et vers qui chaque enfant ou animateur pourra se tourner.

Enfin, je demande que les directeurs aient l’interdiction formelle d’embaucher des personnes mises en cause ou signalées pour des faits présumés de violences sexuelles.

Oui, il y a la présomption d’innocence, mais j’estime qu’à partir du moment où une personne a été soupçonnée par d’autres organismes ou dénoncée par d’autres enfants ou adultes, on ne peut pas prendre le risque de gâcher des vies.

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Ce que peut faire un animateur témoin

Quels conseils livreriez-vous à des futurs animateurs ? Comment doivent-ils agir en cas de soupçons d’abus sexuels sur des enfants ?

Les animateurs qui agressent sont très discrets, ils savent parfaitement que ce qu’ils font n’est pas normal, interdit. C’est donc parfois compliqué pour d’autres encadrants de le voir.

Je leur conseille de faire attention à la proximité qu’entretiennent certains collègues avec certains jeunes. Et de se questionner : « Pourquoi cet animateur passe plus de temps avec cet enfant-là qu’avec les autres ? ». Les animateurs ont tendance à avoir des « chouchous » et c’est justement ce qui peut être alertant.

À partir du moment où on se sent mal à l’aise vis-à-vis du comportement d’un collègue, c’est, déjà, qu’il y a quelque chose qui cloche.

Je dis [aux jeunes victimes] trois choses : ce qu’ils ont vécu n’est pas normal, ils n’ont pas à avoir honte, ils sont courageux de m’écrire.

Il faut aller voir l’enfant de manière discrète, bienveillante. Lui demander si tout va bien, s’il a envie de parler de quelque chose. Mais surtout, ne pas l’interroger directement sur le sujet. Cela peut faire très peur à un enfant et ne pas lui donner envie de se livrer.

Ils peuvent aussi en parler à l’animateur en question – « J’ai l’impression que tu es un peu trop proche de cet enfant », par exemple – et surtout, en amont ou en parallèle, à la direction. Et si celle-ci ne réagit pas – ce qui arrive souvent -, contacter les services dédiés, la DDCS [directions départementales de la cohésion sociale, ndlr], ou la police. 

Comment gérez-vous ce flot de témoignages ? Quel retour faites-vous à ces jeunes qui se confient à #MeTooAnimation? 

Ce n’est pas facile moralement de recevoir toutes ces histoires graves.

Je ne suis pas experte ni médecin, donc je ne peux pas m’amuser à livrer des conseils « psy » à des enfants qui doivent être redirigés vers des spécialistes. Je les encourage alors à se tourner vers des associations et des structures, comme la CIDFF [Centre d’Information sur les Droits des Femmes et des Familles, ndlr]de leur département, qui apporte des conseils juridiques gratuits.

Je leur rappelle plusieurs numéros d’écoute anonymes et gratuits : le 119, seulement pour les mineurs, mais aussi le 0 800 05 95 95, dédié à toutes les victimes de viol. Je les invite également à en parler à leurs proches, si cela est possible pour eux.

Je leur dis aussi trois choses : ce qu’ils ont vécu n’est pas normal, ils n’ont pas à avoir honte, ils sont courageux de m’écrire.

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