Morphopsychologie : peut-on vraiment croire à ces théories ?

  • Décoder les visages, une quête qui existe depuis l’Antiquité
  • Morphopsychologie : de la classification des individus à l’outil de recrutement
  • Des étudiants aux profils divers et de nombreux détracteurs
  • Des thèses douteuses détournées par le IIIe Reich
  • Une discipline non encadrée propice au charlatanisme
  • Vers une morphopsychologie scientifique ?

Carrée au fond du fauteuil, un sourire convenu aux lèvres face au morphopsychologue, je suis rongée par la curiosité. Que disent mon visage, mon corps, de ce que je suis profondément ? Le physique a-t-il vraiment un sens ? Est-il possible de connaître une personne en un regard ? C’est en tout cas ce que prétend la morphopsychologie, une discipline non adoubée par la science, mais prisée dans les cabinets de recrutement ou dans les coachings en développement personnel.

Les questions fusent à mesure que les yeux de l’expert auscultent mon profil (ce qui avance et ce qui recule, ou se verticalise), le volume de mon crâne aussi (dilatation et rétraction).

« En morphopsychologie, on étudie d’abord l’ossature, qui exprime l’énergie dont on dispose à un moment donné. Nos récepteurs (les yeux, le nez et la bouche), sont considérés comme les portes de communication avec l’extérieur. Enfin le modelé (les tissus situés entre les os et la peau) parle de notre sociabilité », m’explique l’expert.

Ensuite, les mouvements du visage sont passés au crible, de face : ce qui est tonique et qui monte, et ce qui descend, atone. Au fil des étapes, le pro des traits déroule son analyse. Tout est troublant de justesse. Le propos est respectueux, profond, essentiel. Nul doute aussi que mon interlocuteur est rompu à l’art de saisir le subtil chez les gens…

Mais la puissance de la rhétorique portée par le discours semble être sous-tendue par quelque chose de solide, authentique, presque immuable, qui donne envie de passer une tête derrière les clichés. 

Décoder les visages, une quête qui existe depuis l’Antiquité

S’ouvre alors une longue, longue histoire qui remonte à l’Antiquité, quand Hippocrate établit quatre tempéraments.

À croire que l’être humain a toujours voulu savoir ce que pense, sent, ou même est, son interlocuteur. À l’époque d’Aristote et de Platon, on parle d’abord de physiognomonie, nous dit Janine Maréchalle, directrice de la formation à la Société Française de Morphopsychologie (SFM).

À la Renaissance, les peintres notent les premières correspondances entre visage et psychisme, peut-on lire dans l’excellent ouvrage du philosophe et psychologue Marc-Alain Descamps, Le langage du corps et la communication corporelle (PUF, 1992).

Léonard de Vinci fait aussi des rapprochements du physique au moral. Le peintre Charles Le Brun inaugure l’académie royale de peinture en 1671 avec un exposé qui compare le visage humain avec la face d’un animal, en mode « celui qui a une tête de lapin est heureux comme les lapins ».

L’astrologie appose par ailleurs son influence sur la discipline. De nombreux ouvrages décrivent le visage solaire comme rayonnant et large ; le caractère jupitérien, dominateur, au front en coupole ; le saturnien, rétracté et triste, etc.

Marc-Alain Descamps, qui, dans son livre, s’astreint à une étude minutieuse des textes fondateurs de la discipline, relève des collusions avec l’alchimie. À en croire le philosophe, les premiers physiognomonistes ont fait bien des essais de systématisation, et même tenté d’inclure des notions d’endocrinologie.

Au 18e siècle, la phrénologie voit le jour. Elle désigne 27 facultés mentales manifestées par 27 zones et protubérances du crâne. L’étude s’effectue par palpation, les mains posées à plat pour bien sentir les reliefs. Après son triomphe, la discipline connaît la déchéance mais laisse de profondes traces sur la science et la psychologie moderne ; la bosse des maths ou celle du commerce, ça vous dit quelque chose ?

Morphopsychologie : de la classification des individus à l’outil de recrutement

Arrive le XXe siècle et le docteur Louis Corman, un pédopsychiatre qui synthétise les données de ce riche fil d’expérience pour créer en 1937, enfin, la fameuse morphopsychologie.

Son apport à lui ? La notion centrale d’adaptabilité physique de l’individu : en milieu favorable, l’être se « dilate » physiquement (de corps comme de visage, tonicité des muscles et des chairs inclus), alors qu’il se rétracte en contexte de contrainte environnementale, sociale ou familiale.

La classification des individus n’est jamais loin des diverses thèses : dans certains livres comme Les visages vous livrent leurs secrets de J. Brun-Ros (1967), on dénombre la description de 80 types de nez, 58 fronts, 50 mentons, 43 yeux, 18 bouches etc., relève Marc-Alain Descamps.

Dans les années 80, la pratique trouve un succès particulier dans le secteur du recrutement (au même titre que la graphologie et l’astrologie) : d’aucuns estiment que la lecture du visage aide à cerner le caractère profond, à identifier les capacités d’adaptation et d’évolution.

Ainsi, afin de pourvoir un poste de commercial tout terrain, on préfèrera un rétracté latéral, au tempérament fonceur et autonome, tandis que l’on embauchera plutôt un rétracté frontal pour une mission sédentaire.

La morphopsychologie reste aujourd’hui appréciée dans le milieu des ressources humaines : ses aficionados s’en servent pour trouver des indices sur l’orientation de carrière d’un salarié, adapter les modes d’entretien individuel, mettre en place des stratégies de cohésion.

Des étudiants aux profils divers et de nombreux détracteurs

Aujourd’hui, la morphopsychologie continue de séduire. Pas les petits curieux qui piochent quelques « trucs » dans des ouvrages pratiques pour au mieux, épater la galerie, au pire, exercer une influence dangereuse sur les esprits impressionnables.

Plutôt des adeptes enthousiastes, comme ceux qui suivent le cursus complet de la Société Française de Morphopsychologie, association loi de 1901 fondée par le Dr Corman lui-même en 1981, qui indique sur son site être la « seule habilitée à dispenser la méthode « Morphopsychologie du docteur Corman » et à délivrer le titre de « Morphopsychologue SFM » ®. Un diplôme non reconnu par l’Etat, obtenu après 120h d’enseignement.

Qui s’y forme ? « Ce sont souvent des personnes qui ont déjà un métier et souhaitent compléter leur activité. D’autres sont proches de la retraite ou retraités et le font pour le plaisir afin de mieux comprendre les autres, leur entourage », décrit Janine Maréchalle.

Avocats, pharmaciens, salariés de ressources humaines, enseignants… ils ont tous les âges (entre 25 ans et la soixantaine pour la promotion en cours à la SFM).

Les détracteurs de la discipline – ils sont nombreux – réfutent toutefois la validité des enseignements de l’institution de référence. D’aucuns crient au scandale devant l’approche décrite comme pseudo scientifique et dangereuse.

L’ouvrage de Marc-Alain Descamps a compulsé chronologiquement l’énorme littérature qui existe sur le sujet. Son constat : avant Corman, elle est avant tout une œuvre de compilation. « Nous avons été stupéfait de voir combien les auteurs se citaient et surtout se recopiaient les uns les autres sans le dire. Hormis la référence à quelques noms célèbres, aucun auteur ne se pose le problème de la source de ses connaissances« , écrit le philosophe et psychanalyste.

Des thèses douteuses détournées par le IIIe Reich

Ruse, vol, courage, bonté, athéisme… Les thèses de la phrénologie, ancêtre de la morphopsychologie, auraient tenté d’établir des relations entre la forme et les dimensions du crâne (et jusqu’au niveau du visage) et le tempérament ou les capacités intellectuelles ou morales.

Ces interprétations naïves auraient dangereusement nourri la théorie d’une intelligence européenne supérieure au regard de celle des « nègres » par la mesure de « l’angle de Camper ». Des présupposés qui auraient également servi de caution scientifique aux thèses nauséabondes de Gobineau ou d’Hitler. 

C’est faux, s’étranglent les défenseurs de la morphopsychologie, Janine Maréchalle en tête : le Führer aurait surtout tenté de justifier son système de croyances par tous les moyens, mais n’aurait même pas réussi à déterminer le « type juif », explique-t-elle. « Et pour cause, il n’y a pas de ‘type’ juif, ni chrétien, d’ailleurs ».

Un point de vue partagé par le morphopsychologue Patrice Ras. Dans son ouvrage Morphopsychologie : le visage, miroir de la personnalité (Jouvence, 2017), le conférencier et formateur en développement personnel précise que la morphopsychologie recherche les lois qui régissent les relations entre le corps et l’esprit. « Ces lois sont, par définition, universelles et transversales : tous ceux qui ont un profil incliné ont tendance à foncer, quels que soient leur âge, leur sexe, leur niveau social ou leur ethnie », écrit-il.

Une discipline non encadrée propice au charlatanisme

Manipulatoire, raciste, déterministe, discriminatoire, délit de sale gueule… Les critiques concernant la pseudo-science sont nombreuses. Patrice Ras s’emploie à démonter point par point chaque objection du parti adverse.

« La morphopsychologie a été recréée par des médecins, c’est-à-dire des scientifiques (Sigaud, Corman…) », rappelle le conférencier. Au XXe siècle, le psychiatre allemand Ernst Kretschmer a classé les êtres humains en « types », à partir de données biologiques de milliers de personnes. Il a créé la biotypologie, un système à trois types : Leptosome, Athlétique, Pycnique.

Dans les années 40, William Herbert Sheldon, professeur de psychologie à Harvard, a élargi et assoupli ces études en remplaçant la notion de type par celle de composante. Il a confirmé les travaux de Kretschmer sur 4000 étudiants et créé le système des tempéraments

Reste qu’en plus des fondements douteux de la discipline, son exercice pose question. Ainsi tout le monde peut se targuer d’être morphopsychologue, l’exercice de cette discipline n’étant pas encadré, ce qui peut amener à des dérives dangereuses.

« Ces critiques sont normales puisque les gens ne connaissent pas le sujet dont il parle », soupire Janine Maréchalle. Elle s’indigne toutefois de certains articles à charge. Le dernier en date dénonçait un morphopsychologue qui aurait ruiné une vieille dame. L’homme lui aurait même intimé d’arrêter ses médicaments anti-cancer.

Notre discipline ne traite aucunement de médecine […] Il n’y a pas de suivi ou de conseil.

« Sûrement un charlatan ! D’une part, notre discipline ne traite aucunement de médecine ; d’autre part, on ne rencontre les clients qu’une fois, pendant environ une heure un quart, soit la durée d’un portrait morphopsychologique. Il n’y a donc pas de suivi ou de conseil », cadre-t-elle.

Il est toutefois possible de re consulter un morphopsychologue à quelques années d’intervalle, car la structure du visage peut légèrement évoluer au fil du temps.

Vers une morphopsychologie scientifique ?

Marc-Alain Descamps juge dans son ouvrage Le langage du corps et la communication corporelle que « la morphopsychologie a plus de 50 ans de retard. Elle en est restée à 1937 ».

Le philosophe et psychanalyste y déplore que toutes les découvertes récentes ne sont toujours pas utilisées. En tête, celles d’Ekman et Friesen, qui ont étudiés les gestes qui accompagnent le langage, ou encore les recherches de psychologie expérimentale.

Il y aurait donc, selon lui, une nouvelle morphopsychologie à construire, selon les travaux en cours autour des traits corporels humains et leur signification : taille, poids, volume, mains, formes du visage, importance des récepteurs sensoriels, couleur des yeux et des cheveux, rides, maquillage… « Cette discipline est encore en pleine évolution, peut être que dans les années à venir on découvrira d’autres choses », parie Janine Maréchalle.

Pourra-t-on donc, un jour, déchiffrer avec certitude le grand rébus du corps ? Que deviendra alors la controverse si bien décrite par Marianne Doury dans son ouvrage Le débat immobile (Kimé, 1997) ? L’enseignante-chercheuse spécialiste de l’argumentation y décortique les échanges en ping-pong – et sans issue apparente – propres aux polémiques sur les para sciences (astrologie, parapsychologie, instinctothérapie, ovnis…).

Arguments côté sciences parallèles : revendiquer une compétence qu’elles refusent à leurs contradicteurs. Se poser en vulgarisateur. Se démarquer de certaines pratiques “pseudoscientifiques” fortement critiquées. Se faire passer pour des « martyrs » des sciences (par exemple en citant le cas Galilée).

En face, le camp « scientifique » réclame des preuves quantifiables, mesurables, des études. Il met aussi en place une rhétorique de la dénonciation et une vision manichéenne du débat. 

Audience garantie, à la télé comme sur le papier ou la toile, à en croire Marianne Doury qui décrit ces débats comme un « marronnier des grands médias ». Il se trouve que la linguiste a choisi de mener sa réflexion au long cours après sa participation, en qualité de jeune journaliste, à une conférence de presse sur… la morphopsychologie.

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