Nicolas Maury parle de son premier film "Garçon chiffon" et de "Dix pour Cent" | Vogue Paris

Acteur creusant sa singularité, Nicolas Maury passe pour  la première fois derrière la caméra pour filmer, dans Garçon chiffon, les affres tragi-comiques d’un acteur éconduit glissant  dans une mélancolie sans fond.

“Ca va être à toi !” C’est l’une des dernières phrases adressées à Jérémie, l’alter ego de Nicolas Maury, dans son film Garçon chiffon, alors qu’il s’apprête à monter sur scène pour jouer L’Éveil du printemps. “Ça va être à toi” : tout un programme pour un acteur qui prend la lumière depuis vingt ans au théâtre et au cinéma sans qu’on ait jamais été tout à fait rassasié de sa présence unique. On le repère d’abord dans des rôles dits «petits» mais qu’il parvient toujours à rendre grands, chez Patrice Chéreau, Philippe Garrel ou Noémie Lvovsky. À chaque fois,  on s’attache à son décalage subtil dans le phrasé, à sa façon  si personnelle d’occuper l’espace, à ces contretemps lunaires  qui n’appartiennent qu’à lui. Et puis, depuis dix ans, il accède  à des premiers rôles devant la caméra d’auteurs tels que Mikael Buch (Let My People Go !) ou Yann Gonzalez (Les Rencontres d’après minuit et Un couteau dans le cœur), mais s’illustre aussi dans  des comédies populaires comme Les Tuche 3 et surtout la série Dix pour cent, qui l’impose définitivement dans le cœur du grand public. Parallèlement, il monte régulièrement sur scène jouer  des textes classiques et contemporains et c’est là qu’il fait  ses premières armes de metteur en scène, en montant les textes des autres : encore tout récemment La Fin du courage de Cynthia Fleury à la Scala, avec Isabelle Adjani et Laure Calamy.

Rencontre pour parler de son cinéma, mais aussi de son rapport fort à la mode et de son fil Instagram épique. 

Mais cette fois, c’est à lui, et entièrement à lui. Devant et derrière la caméra. Son Garçon chiffon, qu’il porte depuis des années, il l’assume jusqu’au bout. Il lui en a fallu de l’obstination pour réaliser ce film, ce film-là, et pas un autre. Un film qui démarre en comédie (Jérémie, jaloux jusqu’à la névrose, se fait «jarter»  par son amoureux excédé, se fait virer par un metteur en scène qui le remplace par Ramzy, et ne peut même pas payer à déjeuner à son agent), puis, à la faveur d’un retour chez sa mère (Nathalie Baye en rêve de douceur), il glisse dans une mélancolie de  plus en plus profonde, ponctuée de rencontres décisives avec  des bonnes sœurs tendres, un husky nommé Gugusse,  et un autre garçon pour lequel il ira jusqu’à pousser la chansonnette.  Une fin en comédie musicale, même si ça fait déjà longtemps alors qu’on a décollé de son siège et qu’on s’est envolé dans  son univers en apesanteur. «Ce rôle-là, aucun autre metteur  en scène ne me l’aurait donné», précise-t-il d’emblée, marquant ainsi qu’il a comblé autant l’acteur que le réalisateur en lui.  Et en effet, il est de tous les plans, dans tous les états, jusqu’à  la nudité – et pas seulement physique. Complaisance narcissique ? Il balaie l’hypothèse d’un cinglant : «Je joue pour dire la vérité. Ce n’est pas une question de vanité. Il faut avoir des couilles pour ça.» À vrai dire, le film lui-même embrasse cette question puisque le premier amoureux lâche à un Jérémie qui s’emballe : «Redescends, t’es pas sur scène !» L’éternelle question de la sincérité  des comédiens en dehors du plateau. «Oui, on me l’a souvent dit, concède Nicolas, mais comme pour moi, la nature même d’un comédien, c’est justement d’être sincère, je ne peux pas vraiment l’admettre – tout comme mon personnage ne l’admet pas.»  

© Nathaniel Goldberg pour Vogue Paris

«Ça va être à toi», ça commence par l’écriture du film lui-même, secondée par deux fées coscénaristes nommées Sophie Fillières et Maud Ameline : «À l’origine, il y avait le désir d’aller vers le territoire des hommes, de questionner le genre masculin, tous les masculins possibles. C’est comme ça que j’ai commencé à rêver au projet, pas en me saisissant d’un sujet “sociologique”, genre Samira, 18 ans, qui vit dans une cité à Marseille et qui va se battre pour faire sortir son frère de prison, cette façon de penser un film qu’on voit tant aujourd’hui au cinéma. À ça, s’est greffée l’arrivée de la jalousie dans ma vie. S’est alors dessinée l’idée  de ce parcours, qui commencerait par la dépression, passerait  par une quête existentielle, et irait vers une forme de réparation.» Nicolas s’invente un territoire de cinéma, quelque part entre Hong Sang-soo, Nanni Moretti (tiens, un réalisateur qui  se filme) et… Judd Apatow ! «Je crois que ce qu’ils ont tous  en commun, c’est de faire un cinéma des êtres parlants.  Après, ce qui m’intéresse, c’est de filmer un visage qui devient  un paysage, celui de Nathalie Baye en l’occurrence. De toute façon, qu’on prenne un inconnu ou une actrice qui a fait cent films, la fiction nous précède toujours sur un écran.» Une leçon de mise en scène qu’on retrouve en effet dans le film, qui prend son temps pour faire passer des nuages et même des orages  sur le visage de ses acteurs. Des leçons de mise en scène dès  un premier film ? «Un acteur qui, comme moi, a passé pas mal  de temps sur les plateaux a pu observer, se nourrir, apprendre, alors que souvent, les réalisateurs de premiers films ont finalement beaucoup moins fréquenté de plateaux.»

Voilà donc Nicolas Maury réalisant un film, avec tout le pouvoir que cela suppose. «Je n’aime pas le mot pouvoir, je préfère celui de puissance.» Nuance importante si on pense à cette scène où un metteur en scène lui refuse donc un rôle, provoquant la colère de Jérémie, au point de briser les lunettes dudit metteur en scène, jusqu’au sang. «C’est quasiment une chose qui m’est arrivée telle quelle. Sauf que dans la vie, je suis parti sans rien dire. Là,  j’ai pu me venger.» Puissance du metteur en scène. Mais une fois Nicolas lui-même devenu réalisateur, n’a t-il pas dû, à cette place, sacrifier le travail de certains de ses acteurs ? «Oui, c’est vrai,  j’ai dû complètement couper une scène avec Roxane Mesquida qui pourtant était géniale. Mais le film faisait 3 h 20 dans son premier montage. C’était trop.»

De la présence/absence du père à la réévaluation de la place de la mère, de la jalousie névrotique à la tentation du suicide, le film flirte constamment avec les figures obligées de la psychanalyse, mais il ne faut pas y chercher pour autant un jeu  de piste analytique. «Mon inconscient affleure dans le film,  bien sûr, mais je n’ai pas fait d’analyse, assure Nicolas. Pour moi,  il y a des tas de façons d’enquêter sur l’être humain : l’analyse,  la transe, l’amitié. Ici, j’ai choisi l’art. Après, c’est une fenêtre  sur ma chambre intérieure, donc chacun peut y voir ce qu’il veut.» Lui qui a souvent raconté le long trajet sociologique qu’avait constitué son départ du Limousin pour faire sa place  à Paris, au théâtre et au cinéma, n’a pas forcé le trait dans son film :  «Oui, je n’ai pas voulu faire Retour à Reims de Didier Eribon. C’est comme l’analyse : je sais que ça existe, ça m’intéresse beaucoup, mais je n’ai pas envie que ce soit mon registre  de cinéma. Du coup, ce n’est pas sociologique de manière réaliste, mais plutôt par des petites touches, des indices.»

“Je joue pour dire la vérité. Ce n’est pas une question de vanité.  Il faut a voir des couilles pour ça.”

L’idée qu’un film offre à rire et à pleurer est souvent dénoncée comme un cliché critique. C’est pourtant ce que permet  ce Garçon chiffon, avec grâce. Mais pas besoin d’attendre sa sortie en salles pour avoir un aperçu de l’univers de Nicolas Maury.  Il est en effet très actif sur son compte Instagram où il n’hésite pas à déclamer son amour de la mode, toutes les modes,  de Chanel à Lanvin, d’Hermès à Loewe. «La mode m’emmène  à un endroit qui m’intéresse beaucoup. J’adorerais réaliser un film de beauté, par exemple. Pour certains, l’idée même est urticante. Mais justement, j’adorerais faire un film qui ne soit qu’esthétique. J’ai toujours adoré les campagnes de pub, les publicités Chanel  de Noël, comme des contes… Enfant, j’avais des cahiers  de dessins où je faisais des collections, été et hiver ! C’est vraiment quelque chose qui m’anime : les couleurs, les matières. Et puis, en fréquentant les gens de la mode, je me suis rendu compte  que c’était un milieu plus éduqué et plus poli que le cinéma.  Il y a moins de cynisme. Et j’ai davantage vu des créateurs saluer le travail d’autres créateurs dans la mode que dans le cinéma.»

Mais le compte Instagram de Nicolas, ce n’est pas que de la mode. «Je sais que ce n’est pas du tout bien de faire ça, mais parfois, dans mes dérives amoureuses, je m’en sers comme d’un dépôt hyper mélancolique, comme un carnet de notes où j’apparais hyper à nu, à cru. Mais aussi parce que je crois profondément que plus on se dévoile, plus on se voile. Et plus on se voile, plus on se dévoile !» Instagram, comme un jeu de construction, peut-être pas si loin du jeu de l’acteur. «Et puis, grâce à la popularité que m’a donnée le rôle d’Hervé dans Dix pour cent, je reçois beaucoup de messages de jeunes garçons qui me racontent que leur père  a compris leur homosexualité et leur en parle par le biais d’Hervé. Ils me remercient et ça me bouleverse. Ils me demandent  des conseils pour monter à Paris. J’essaie de leur répondre comme je peux, mais en me sentant très responsable. C’est peut-être plus pragmatique que la politique pour vraiment infléchir un destin.» Mais Instagram, on le sait, est, comme tous les réseaux sociaux, ambivalents, et Nicolas a malheureusement subi l’inverse de cette tendresse. Alors que pendant le confinement, il avait commencé  à lire des textes dans des stories quotidiennes, il s’est pris  une volée de commentaires homophobes, jusqu’aux menaces de tortures et même de mort. «J’ai failli fermer mon compte, mais finalement, j’ai pensé qu’il ne fallait pas céder. Mais ça m’a entamé. Je trouve qu’Instagram devrait être beaucoup plus actif dans la chasse contre ce type de messages.»  

On pouvait s’y attendre, Nicolas a pris goût à la réalisation  et se montre pressé d’enchaîner. «J’ai déjà deux autres projets  de films. L’un qui serait une adaptation d’un roman de Colette, une conversation entre deux femmes. Et puis un autre qui pourrait partir de La Fin du courage, ce texte de Cynthia Fleury que j’ai adapté au théâtre avec Isabelle Adjani.» Bref, Nicolas Maury, ça va beaucoup être à toi.  

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Garçon chiffon, de et avec Nicolas Maury, Nathalie Baye et Arnaud Valois.  En salles le 28 octobre. 

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