Policières dans les séries : des femmes d’autorité sabotées par les scénaristes

Elles s’appellent Julie, Scully, Kima, Eve, Laure, Candice, Stella, Marleau, Samia, Mare ou Grace, ce sont des flics du petit écran. Et ce sont aussi – surtout – des femmes. Deux identités que la société a longtemps considéré irréconciliables mais qui, depuis quarante ans, jouent de concert dans les séries.

De X Files à Killing Eve, en passant par Julie Lescaut, Les Experts, Unbelievable ou Plus belle la vie, elles déjouent souvent avec difficulté les stéréotypes, qu’elles cumulent parfois.

« Les séries policières, c’est traditionnellement des héros masculins blancs, comme Columbo et Starsky et Hutch, explique la philosophe et spécialiste des séries Sandra Laugier. Dans les années 1980, pour élargir les audiences, on a intégré les femmes et les personnages non blancs dans des binômes mixtes et des équipes. »

Égale aux hommes mais pas trop, la flic a souvent été affublée, dans les séries chorales New York Unité spéciale, Les experts ou La Crim’ en France, d’un ou plusieurs partenaires masculins, qui détiennent, eux, l’expérience, le savoir-faire, et la position sociale.

Dans un article de l’ouvrage L’assignation de genre dans les médias (éd. PUR), paru en 2014, le sociologue Éric Macé avait constatait ainsi que, dans les séries, les femmes n’accèdent pas aux postes de commandements. En effet, elles représentent, dans son corpus de l’époque, 30 % des sous-officiers et des agents, 25 % des inspecteurs et seulement une commissaire sur 12.

Un choix de carrière à justifier

À quelques exceptions près, les personnages masculins sont plutôt monolithiques, faisant montre d’une virilité à toute épreuve. Tandis que les détectives et autres policières luttent, pour la plupart, avec des complexes de légitimité et d’exemplarité, gèrent des histoires personnelles compliquées et parfois dramatiques.

Beaucoup de personnages de policières ont vécu des traumatismes dans l’enfance, par exemple : comme s’il fallait expliquer leur choix de carrière. Quand elles arrivent en commandement, elles sont présentées comme froides, tristes, esseulées, allant jusqu’à présenter des pathologies.

Ainsi, le personnage principal de la série Homeland pourrait être considéré comme un cadeau empoisonné. « C’était une vraie nouveauté de présenter un personnage de femme tordue, en rupture, et aux comportements très critiquables comme agente de la CIA. Au point que les femmes de l’Agence ont protesté ! »

En 2012, la spécialiste en intelligence militaire Kathleen J. McInnis s’était fendue d’un article dans le mensuel The Atlantic, condamnant les motivations derrière l’écriture de ce personnage : « Hollywood continue de seriner la même méchante petite histoire : quand on met des femmes en position d’autorité, elles ne peuvent pas résister à la pression ».

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En France, les pièges du rôle-titre

Cette difficulté à jouer sur les deux tableaux, on la retrouve dans presque toutes les productions policières françaises… où les femmes sont, curieusement, souvent en position de commandement (Une femme d’honneur, Candice Renoir, Tandem…).

De 1992 à 2014, Julie Lescaut a semé la panique dans la pègre parisienne. Forte tête, elle doit gérer ses équipes avec poigne. Alors, pour contrebalancer ce qui est considéré comme viril, les scénaristes lui ont dessiné une féminité à la truelle : elle doit gérer ses filles adolescentes avec difficulté, elle se pouponne, elle est très empathique avec les victimes, maternelle avec ses officiers.

Ce qui a fait dire à l’historienne du cinéma Geneviève Sellier, dans la revue Corps en 2011 : « Commissaire, juge, commandant(e) : [ces personnages de série] sont les ‘patronnes’ d’un groupe souvent composé d’une majorité d’hommes ; et dans la plupart des cas, cette situation ne paraît poser aucun problème, comme si la domination patriarcale et le machisme avaient disparu ».

Dans la série plus récente Engrenages, qui évoque tout de même les violences sexistes et sexuelles que peuvent connaître les femmes flics ou les avocates, on retombe sur le même problème : la carrière du personnage principal a un prix. Ici, un deuil et une fausse couche.

Heureusement, depuis 2015, la série Capitaine Marleau est là pour réparer les injustices de nombre de détectives : l’expression de genre de la personnage principale éponyme n’est dictée par aucun diktat, son amabilité n’est pas forcée, son acuité intellectuelle et son efficacité suffisent à en faire une bonne professionnelle. Ni plus, ni moins.

Une révolution en non-mixité

Outre-Atlantique aussi, le genre s’est dépoussiéré. En 2019, la mini-série Netflix Unbelievable met en scène un duo de détectives femmes qui enquêtent sur une série de viols. « Être passé.e.s en quelques années de True Detective (où il n’y a aucune femme) à Unbelievable, cela montre que notre société se transforme. Unbelievable, c’est un tournant : les détectives ne se définissent pas en fonction de leur féminité mais partagent des vécus plus sous-jacents, le manque de confiance, le plafond de verre… », analyse Iris Brey, autrice de l’ouvrage Le Regard féminin, qui a travaillé sur les représentations de genre dans les séries.

En 2021, on retrouve ce même appétit du labeur, raconté depuis le point de vue féminin, dans une formidable mini-série, Mare of Eastown, diffusée sur OCS, et qui a valu un Emmy Award à Kate Winslet.

Même chose dans la série britannique Killing Eve, qui s’est achevée début 2022 sur Canal+. Une détective du MI6 se met en quête de retrouver une tueuse en série foldingue. Le personnage d’Eve n’a rien à avoir avec tous les personnages de flics : c’est une personne surpuissante qui va redéfinir les codes du genre. Elle est traquée autant qu’elle traque, elle a l’esprit criminel autant que sa proie, elle est indépendante, elle n’est pas réduite au personnage traditionnel tout en empathie maternelle qui doit faire des choix et rester droite comme la justice.

Eve Polastri finit de mettre au placard les rôles comme celui de Jane Tennison ou Dana Scully, dans les séries des années 90 Prime Suspect et X Files, des détectives qui doivent sacrifier leur vie personnelle pour leur carrière. Il n’y a pas de sacrifice chez Eve, juste un choix aussi logique que passionnel, une quête personnelle. Enfin !

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