RÉCIT. Vieilles Charrues 2001, souvenirs d’une édition d’anthologie

La dixième édition du festival a marqué les esprits. Pendant trois jours et trois nuits, Carhaix a vibré avec Noir Désir, Matmatah, Manu Chao et bien d’autres. Retour vingt ans en arrière avec quelques témoins privilégiés.

« Les années en 1, il se passe toujours quelque chose », nous avait prévenu Laurent Frétigné, ancien chef de la rédaction Ouest-France de Carhaix, grand habitué du festival des Vieilles Charrues.

2011, avec David Guetta, Yannick Noah, Eddy Mitchell, Snoop Dogg et le jeune Stromae, et 2021, avec un format Covid inédit, resteront dans les mémoires. Mais toujours moins que l’incroyable édition des Vieilles Charrues 2001, peut-être la plus mythique depuis que le festival est né à Landeleau, en 1992.

En 2001, Charles Trénet s’est éteint quand la télé-réalité déboule sur les écrans d’une France qui paye encore en francs.

Fraîchement élu maire de Carhaix-Plouguer, Christian Troadec passe le relais à Paul Hély à la tête de l’association organisatrice, quelques jours après l’annonce de la programmation de ce qui est déjà le plus grand festival de musiques actuelles de France.

Archi-complet

La dixième édition aura lieu les 20, 21 et 22 juillet 2001 à Kerampuilh avec une affiche éclectique : Ben Harper, Manu Chao, Noir Désir, Henri Salvador, Vanessa Paradis, Placebo, Saint-Germain, Têtes Raides, Matmatah, Maceo Parker, Ska-P, Gilles Servat, Denez Prigent, Arno et bien d’autres…

La préfecture du Finistère donne son feu vert à l’augmentation de la jauge. Le site pourra accueillir jusqu’à 70 000 personnes par soir avec deux scènes : Glenmor et Kerouac.

Le prix des billets est le même que pour l’édition précédente : 130 francs la journée (20 euros environ), 320 francs les trois jours (une petite cinquantaine d’euros !). Et les festivaliers se ruent sur les forfaits.

Un mois avant le premier concert, les Charrues affichent complet. 200 000 spectateurs sont attendus dans le Poher, pulvérisant le record de 156 000 festivaliers atteint en 2010.

L’affiche est légèrement modifiée par des annulations : les Rita Mitsouko, PJ Harvey et Robert Charlebois laissent place à Hooverphonic, Kat Onoma et Georges Moustaki.

Dès le jeudi 19 juillet 2001, c’est le rush à Carhaix. Des grappes de jeunes gens descendent du train avec sacs de couchage et toiles de tente pour s’installer dans les prés.

Arnaud, 21 ans à l’époque, est venu de Nantes en voiture avec un groupe d’amis, séduit par l’affiche et l’ambiance de ce festival. Leur 205 blanche se fraye un chemin sous un temps plutôt maussade.

Le lendemain s’ouvre la première journée de concerts, sous la pluie, avec le retour de Ben Harper, venu s’enrouler dans le drapeau breton en 1999, les récitals de Henri Salvador, 84 ans, et Georges Moustaki, 67 ans.

« J’avais tenté de rejoindre les premiers rangs pour Ben Harper et j’ai cru étouffer dans un mouvement de foule », se remémore Arnaud, le festivalier. Des dizaines de spectateurs sont extraits de la fosse par la sécurité.

Arno, le chanteur belge, hurle dans la nuit, Mickey 3D fait sa première apparition à Carhaix et Denez Prigent conclut la soirée en breton sur fond de feu d’artifice.

La première soirée est aussi marquée par la fougue cuivrée des Brooklyn Funk Essentials. L’un des coups de cœur de Christophe Bredin, journaliste à Ouest-France Carhaix, témoin de la croissance fulgurante du festival que la rédaction accompagne. « Chaque année, les organisateurs doublaient le nombre de toilettes », sourit-il.

À cette époque, les téléphones portables sont plutôt petits et peu connectés. Le réseau sature et beaucoup de festivaliers se promènent avec la grille des horaires de passage sur un petit bout de papier. « On le perdait tout le temps ! », peste l’un deux.

Samedi 21 juillet 2001. Le rap-musette de Java a fait chavirer la foule, Claude Nougaro a fait swinguer la prairie, les Têtes Raides ont fait valser Ginette. Et le meilleur reste à venir.

Noir Désir, le grand frisson

Ambiance électrique à Kerampuilh. C’est l’heure de Noir Désir. « Le souvenir, c’est la masse compacte, noire, tendue, du public, se souvient Jean-Marc Pinson, reporter à Ouest-France. Comme un ciel d’orage. Bertrand Cantat était tendu comme un arc. Ce soir-là c’est comme si on attendait tous un séisme, une catastrophe. Avec ce côté, Tostaky (todo esta aqui !) tout est ici, nous sommes tous là. Un concert qui me file encore des frissons. »

Noir Désir dévoile dans le Finistère des extraits de son prochain album Des visages, des figures, dont Le Vent nous portera.

L’album (qui sera le dernier) sortira le 11 septembre 2001. « J’avais acheté le disque le matin même, peu de temps après les Twin Towers s’écroulaient », raconte Jean-Marc Pinson, qui cite les paroles – prémonitoires – du titre Le Grand incendie : « Ça y est, le grand incendie, y’a le feu partout, emergency, Babylone, Paris, s’écroulent, New York city, Iroquois qui déboulent… »

Fiesta au bar des artistes

Pour Jean-Jacques Toux, programmateur du festival, le concert des Noir Dés’, c’est « un rêve » qui se réalise. Au moment du rappel, les Têtes Raides rejoignent Cantat et ses acolytes pour interpréter L’Iditenté. Coup de maître, sans la moindre répétition.

« La fête a duré longtemps au bar des artistes », selon Jean-Jacques Toux. Noir Désir et Java avaient retrouvé Manu Chao, arrivée la veille de son show. « Au petit matin, on a arrêté de servir et ça a failli virer à l’émeute. Christian Troadec a fait rouvrir le bar par arrêté municipal (rires). » Les bénévoles qui les attendaient le dimanche pour un match de foot en seront pour leurs frais.

Gadoue et ferveur

La dernière journée des Vieilles Charrues 2001 débute dans la gadoue, mais avec toujours autant de ferveur. Kat Onoma ouvre le bal. Jean-Marc Pinson s’en rappelle : « C’était du rock littéraire, poétique, avec des pointes jazzy, des cuivres bienvenus et un grand bonhomme (au propre comme au figuré) Rodolphe Burger, ex-prof de philo. Devenu pote avec feu Jean-Philippe Quignon (programmateur et coprésident du festival, décédé en 2012), Burger a été invité permanent du festival lui-même invitant des pointures comme James Blood Ulmer. »

Matmatah et l’effet Placebo

Vient le tour des Brestois de Matmatah, qui emmènent les Vieilles Charrues faire un tour à Lambé. Folie pure !

Placebo, le groupe rock du moment, fait de l’effet (vous l’avez ?) avec « un Brian Molko à la voix pincée (du nez), au look androgyne », souligne Jean-Marc Pinson.

Manu Chao au sommet

L’apothéose arrive à 21 h 35. Radio Bemba précède Manu Chao sur la scène Glenmor. « 70 000 personnes, peut-être plus, sont massées jusque dans les barrières de l’autre scène qui leur tourne le dos, c’est dantesque » , selon Laurent Frétigné, qui mesure le contraste avec le concert de l’ex-leader de la Mano Negra quelques semaines plus tôt à la Cigale, à Paris.

Arnaud se souvient de l’attente avec ses amis festivaliers. « Radio Bemba a commencé à jouer mais tout le monde se demandait où était passé Manu Chao. Quand il est arrivé, ça a été une déflagration. Un moment énorme. »

Jean-Marc Pinson rouvre le livre des souvenirs : « Manu Chao était au top, là encore un cocktail idéal pour les Charrues, rock, reggae, ska, son latino, français, anglais, espagnol. Des percus énormes et un Manu qui aurait pu faire la pub d’une marque de piles électriques. Il était au sommet, avec des formations solides. Il n’a pas su se renouveler par la suite. Pour moi, c’était aussi la fin d’une époque que j’avais connue de près, avec le rock alternatif, les Hot pants, le Garçons Bouchers, Parabellum, Los Carayos, Les Sheriffs etc. C’était ma famille musicale. »

Dur de passer après

Les Charrues se terminent plus difficilement. Sur scène, Vanessa Paradis, venue à Carhaix avec Johnny Depp, souffre la comparaison avec l’extraordinaire ambiance du concert précédent. Les organisateurs avaient pourtant mis en garde son équipe, qui avait insisté pour qu’elle joue tard.

« Gilles Servat a clos le festival, bel hommage à la culture bretonne, mais c’était dur de passer après Manu Chao », complète Laurent Frétigné.

Rave-party et décès d’un festivalier

Non loin de Carhaix, près de 40 000 teufeurs se sont rassemblés tout le week-end pour une rave party entre Paule (Côtes-d’Armor) et Langonnet (Morbihan). Ils laissent derrière eux des tonnes de déchets et des riverains en colère.

Le lundi 23 juillet 2001, un drame se produit à l’aube. Un festivalier de 23 ans meurt écrasé par un camion qui manœuvrait à l’entrée du site des Vieilles Charrues. Damien Aubaud était originaire de Saint-Malo-de-Phily (Ille-et-Vilaine). Le conducteur du véhicule, un marchand ambulant, sera condamné à dix-huit mois de prison dont huit mois ferme, en 2003.

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