Révocation du droit à l’IVG aux Etats-Unis : sur TikTok, la dangereuse tendance des "tisanes abortives"

  • La menthe pouliot, un insecticide utilisé comme abortif
  • L’armoise, une plante qui "n’a aucune action abortive"
  • "Ces vidéos vont tuer des femmes"

Depuis que le droit à l’avortement a été révoqué aux États-Unis, des milliers d’Américaines résidant dans les états qui interdisent l’IVG vivent dans l’angoisse. Alors que l’accès aux pilules abortives est également menacé dans le pays, elles sont nombreuses à se tourner vers des méthodes « alternatives ». 

Et les recherches Google sont sans équivoque. Depuis le 24 juin 2022, jour où la Cour suprême a annulé l’arrêt Roe V. Wade, les requêtes pour “avortement maison” ont explosé outre-Atlantique. Au 1er juillet 2022, on observait une hausse de 86%, selon un article de Dazed

En parallèle, nombreux sont les Tiktokers qui se sont emparés de la demande, notamment la communauté des « Witchtokers », des utilisateurs du réseau social adeptes d’ésotérimse. En quelques semaines, le hashtag #herbalabortion (littéralement #avortementparlesplantes) a comptabilisé près de 766 millions de vues.

Selon ces vidéastes, les concoctions à base de plantes seraient susceptibles de provoquer des fausses couchesDes méthodes que les gynécologues et herboristes déconseillent, notamment à cause de l’hépatotoxicité de certaines plantes vantées. 

« Les doses qu’il faudrait prendre pour que cela soit éventuellement efficace sont si élevées qu’elles en deviendraient toxiques pour la personne enceinte« , alerte Aviva Romm, sage-femme américaine et spécialiste en herboristerie auprès du New York Times. 

La menthe pouliot, un insecticide utilisé comme abortif

Dans les milliers de vidéos explicatives, une plante revient particulièrement : la pennyroyal ou la menthe pouliot en français. 

« Ce dérivé de la menthe était utilisé dans le passé comme insectifuge et abortif. Son huile est hautement toxique et a été associée à plusieurs cas de lésions hépatiques toxiques et de décès », prévient l’ouvrage Liver Tox, accessible via le site de la National Library of Medecine.

Dans l’ancien temps, ses feuilles étaient infusées et indiquées aux femmes voulant « stimuler leurs menstruations ». À hautes doses, ces tisanes étaient dites « porteuses de fausses couches ». 

« En raison du manque de recherches, nous ne savons pas si la pennyroyal peut provoquer des avortements. Mais nous savons que son ingestion non contrôlée par des professionnels peut rendre les femmes vraiment malades, voire les tuer« , rapporte le toxicologue américain Joshua Trebach à Rolling Stone

Ainsi, en 1978, un décès attribué à l’ingestion de menthe pouliot dans le cadre d’une IVG a été recensé. « Une jeune fille de 18 ans a développé des nausées, des vomissements, des douleurs abdominales et des propos confus quelques heures après avoir bu de l’huile de pennyroyal dans le but de provoquer un avortement. Elle avait aussi bu du thé de pennyroyal plusieurs fois en amont. Elle n’avait aucun antécédent de maladie du foie, d’abus d’alcool ou de facteurs de risque d’hépatite virale. Au fils des jours, elle a développé une insuffisance rénale et une insuffisance pulmonaire. Elle est décédée 7 jours après l’ingestion », rappellent les archives du Jama Network

Si la plupart des TikTok évoquent l’utilisation de la menthe pouliot en tisane, certaines femmes peuvent être tentées de consommer de l’huile de pennyroyal en parallèle, pour accélérer le processus. Un schéma qui préoccupe les spécialistes.

« Cette huile est hautement toxique et même de petites doses peuvent provoquer une syncope, des convulsions, un coma, un collapsus cardiopulmonaire, une atteinte hépatique aiguë, une insuffisance rénale et une défaillance multiviscérale. Actuellement, l’huile de pennyroyal est utilisée en aromathérapie, seulement comme additif pour le bain et comme insectifuge », précise le Liver Tox.

L’armoise, une plante qui « n’a aucune action abortive »

Presque aussi plébiscitée que la menthe pouliot, l’armoise, « une plante herbacée vivace que l’on rencontre à l’état sauvage un peu partout en Europe et dont les jeunes feuilles, tendres et sucrées peuvent être consommées », éclaire le site spécialisé Gerbeaud. 

Si L’inventaire des plantes abortives de l’encyclopédie Utovie la qualifie « d’abortif potentiellement dangereux”, nombreux sont les spécialistes qui contestent ces « propriétés ». C’est le cas de Michel Pierre, directeur de l’herboristerie du Palais Royal, à Paris. “Autrefois, elle était utilisée pour soulager les douleurs de règles. Mais elle n’a en réalité aucune action abortive.”

Et tout comme la menthe pouliot, l’armoise peut être à l’origine de graves intoxications. “L’armoise cause des intoxications graves, parfois mortelles, comme des hépatonéphrites (une atteinte simultanée du foie et des reins, ndlr) ”, peut-on lire dans L’inventaire des plantes abortives.

L’actée à grappes bleues – bien que beaucoup moins citée sur le réseau social – est parfois ajoutée aux concoctions abortives. « Ingérée en trop grandes quantités, elle se révèle aussi être une substance toxique pour la personne, et donc pour son fœtus », rappelle le New York Times.

Le directeur de l’herboristerie du Palais Royal, prévient lui contre l’utilisation de rue officinale (ou rue des jardins). “À l’époque, on l’utilisait pour faire avorter les femmes. Aujourd’hui, elle est interdite à la vente. L’expulsion du fœtus provoquée suite à son ingestion exposait la femme à un risque d’hémorragie interne et a une mort certaine », élabore-t-il. 

« Ces vidéos vont tuer des femmes »

Si une utilisation de plantes pour leurs vertus médicinales doit être encadrée par des spécialistes (médecins et phytothérapeutes ou aromathérapeutes), les vidéos d’anonymes promouvant l’utilisation de ces tisanes explosent. Selon le média Dazed, les requêtes Google pour l’armoise et la menthe pouliot ont explosé depuis la fin du mois de juin (respectivement +62% et + 68%). 

« Je suis horrifiée. On va tuer des femmes », s’alarme la gynécologue américaine Mary Jane Minkin, interrogée par Rolling Stone. « C’est terrifiant parce qu‘il y a 49 ans, c’est comme ça que les femmes mouraient, sauf nous n’avions pas TikTok à l’époque et qu’il y avait une certaine filtration des informations. Désormais, n’importe qui peut publier n’importe quoi et être cru par des milliards de personnes », souligne-t-elle. 

D’autant plus que l’experte rappelle que le marché de la phytothérapie n’est pas réglementé aux États-Unis : « les gens peuvent acheter quelque chose qu’ils croient être sûr et efficace et en mourir. Ce n’est pas parce que c’est une plante que c’est sans danger« . 

S’il y avait des méthodes sûres à base de plantes pour avorter, les professionnels les partageraient. Je n’aurais aucune raison de vous priver de cette information”, assure la gynécologue Jennifer Grunter sur son compte TikTok.

Mais les spécialistes les savent, le bond en arrière opéré par la Cour suprême risque d’encourager ces pratiques de désinformation à l’avenir. Pour beaucoup, cette tendance est surtout la réponse à un sentiment global d’impuissance.

“Est-ce que je pense que tout le monde essaie de manière malveillante de répandre de fausses informations ? Non. Les gens essaient de trouver des réponses et des solutions en naviguant dans cet espace entre l’incertitude et les décisions de la Cour suprême”, rappelle le Dr Josh Trebach pour Rolling Stone.

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