Rui Chafes, Pedro Costa, Paulo Nozolino : trois artistes exposés dans l'ombre interrogent l'état du monde au Centre Pompidou

Le reste est ombre, le titre est tiré d’un vers du poète Fernando Pessoa. C’est dans la pénombre que trois artistes portugais, le sculpteur Rui Chafes, le cinéaste Pedro Costa, le photographe Paulo Nozolino, font dialoguer leurs œuvres au Centre Pompidou, dressant un sombre constat du monde et de l’humanité.

On est accueilli par une vidéo de petit format incrustée dans le mur : un homme s’y cache la vue avec les mains. Et puis on entre dans l’obscurité, comme dans une chambre noire ou une salle de cinéma. On ne sait pas s’il faut aller tout droit, à droite, à gauche, on a peur de se cogner. Petit à petit, l’œil s’habitue et on commence à distinguer les œuvres, à imaginer le chemin labyrinthique qui nous mène d’une salle à l’autre où sculptures, photographies et films se répondent.

Apparition

Une scénographie qui « prend le contrepied du white cube (espace d’exposition aux murs blancs, ndlr) et de l’idée que les œuvres doivent être visibles dans la définition de leur contour. A l’effet d’exposition on substitue l’effet d’apparition », explique Philippe-Alain Michaud, chef du service du cinéma expérimental au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition avec Jonathan Pouthier, attaché de conservation au musée.

Rui Chafes, sculpteur, Pedro Costa, cinéaste, et Paulo Nozolino, photographe, qui vivent tous les trois à Lisbonne, ont déjà exposé ensemble, avec d’autres artistes, au musée Serralves à Porto. Ils poursuivent l’aventure à Paris : « Ce n’est pas une juxtaposition de trois œuvres, ils ont travaillé ensemble et voulu que leurs œuvres interfèrent, qu’elles résonnent ensemble », raconte Philippe-Alain Michaud.

Pedro Costa (né en 1959), sélectionné à Cannes dans la section Un certain regard avec Casa de Lava en 1994 et Léopard d’or à Locarno en 2019 pour Vitalina Varela, a utilisé pour l’exposition les rushes de ses films sortis au cinéma. Dans la plus grande salle des écrans suspendus montrent trois jeunes femmes immobiles, à la présence impressionnante, dont seuls les cheveux bougent dans le vent devant un paysage, et puis Vitalina, actrice fétiche de Costa, non professionnelle, dont la peau noire brille dans l’obscurité.

Une économie d’images

Les figures de Pedro Costa dialoguent avec des sculptures de Rui Chafes, suspendues également, comme des algues étranges et un peu inquiétantes. Exposé au Portugal et à l’étranger, notamment à Venise et São Paulo, et à Paris à la Fondation Giacometti en 2018, Rui Chafes (né en 1966) travaille généralement avec du métal, peint en noir.

Les œuvres sont peu nombreuses, « un vrai choix, les trois artistes se situent dans une économie d’images, peut-être en réaction à une société dominée par l’abondance des images », note Jonathan Pouthier. Elles sont réparties dans six salles, trois en dialogue et une consacrée à chacun des artistes.

Les traces de l’Histoire

Paulo Nozolino (né en 1955), grand prix national de la photographie au Portugal en 2006, travaille en solitaire, au fil de pérégrinations qui l’ont mené dans les pays arabes puis aux quatre coins de l’Europe. Il travaille toujours en noir et blanc argentique et expose de grands tirages, généralement réunis en triptyques. Ses images dépouillées et intenses sont fortement contrastées et plutôt sombres. Elles portent souvent les traces des drames de l’Histoire récente ou leur font écho. Dans une petite salle, un enfant mort à Sarajevo côtoie une sculpture horizontale et balafrée de Rui Chafes en forme de pierre tombale qui semble flotter au-dessus du sol.

Coïncidence avec le tragique, dans la salle qui lui consacrée, il avait choisi, bien avant l’exposition, un triptyque d’images désolées prises dans la banlieue de Kiev sur la route de Tchernobyl en 2008.

Pedro Costa, lui, a beaucoup travaillé pour ses films avec les immigrés cap-verdiens du quartier de Fontaínhas à Lisbonne dont le dédale de ruelles fait écho au côté labyrinthique de l’exposition. Il propose une double projection à partir des rushes de son film La chambre de Vanda (2000), où on voit la démolition du quartier, aujourd’hui disparu.

Une fenêtre murée de Paulo Nozolino est la dernière image avant la sortie vers la lumière. L’avenir serait-il totalement bouché ?

« Le reste est ombre, Pedro Costa, Rui Chafes, Paulo Nozolino »
Centre Pompidou, galerie 4, Paris 4e
Tous les jours sauf mardi et le 1er mai, 11h-21h, le jeudi jusqu’à 23h
du 8 juin au 22 août 2022

L’exposition est présentée dans le cadre de la Saison France-Portugal 2022

Les films de Pedro Costa font l’objet d’une rétrospective au Jeu de Paume (juqu’au 26 juin) et la galerie les Filles du calvaire exposent des photographies de Paulo Nozolino à L’Entrepôt (Paris 14e, jusqu’au 9 juillet)

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