Shukria Barakzai, l’Afghane qui ne se taira pas face aux talibans

Elle continuera à défendre haut et fort la liberté de ses soeurs. Tandis que les talibans ont repris Kaboul le 15 août 2021, Shukria Barakzai, ancienne journaliste, députée, puis ambassadrice de l’Afghanistan à Oslo (Norvège) engagée dans la défense des droits des femmes dans son pays natal -où elle a survécu à une attaque des talibans en 2014- dénonce la trahison des États-Unis en retirant leurs soldats d’Afghanistan. 

“Certains jeunes esprits brillants afghans comme les militants et les journalistes ont besoin de votre aide immédiate. Ils sont au bord d’un avenir sombre et de la cruauté des talibans. Aidez-les à être évacués (…) Kaboul et ses habitants sont en état de choc et de traumatisme. Je ne savais pas que ce jeu serait répété et rejoué si tôt”, écrit-elle sur son compte Twitter, le 16 août.

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Un avenir de femme libre confisqué par les talibans à 20 ans

Née en 1972 à Kaboul, Shukria Barakzai grandit dans une famille aisée, d’origine pachtoune, dans la capitale afghane. Au début des années 1990, elle s’inscrit en géophysique à l’université de Kaboul.

Tout juste âgée de 20 ans lorsque la guerre civile éclate en Afghanistan (1992-1996), elle met ses études entre parenthèses. Tout espoir de valider un diplôme d’études supérieures s’effondre avec la victoire des talibans en 1996.

En 1999, le régime islamiste est au pouvoir en Afghanistan. Shukria Barakzai sort seule de chez elle, sans chaperon. Ayant enfreint les commandements de la charia imposée par les talibans, la jeune femme est alors condamnée à des coups de fouet.

Après m’avoir battue, ils m’ont demandé pourquoi je n’étais pas accompagnée par un homme de ma famille.

“Je portais la burqa réglementaire. Je dissimulais mes belles mains aux ongles vernis, pour ne pas qu’ils les voient. Après m’avoir battue, ils m’ont demandé pourquoi je n’étais pas accompagnée par un homme de ma famille. Sans être rebelle, je n’avais pas ma langue dans ma poche. J’ai répondu que j’avais beau en chercher un sur le marché aux puces, mais que je n’en ai pas trouvé. Et c’est là qu’ils ont commencé à me donner des coups supplémentaires. En pleine rue, devant 200 personnes. Sans aucune raison. Instantanément, cette séquence m’a fait l’effet d’un électrochoc”, se rappelle-t-elle dans le documentaire Afghanistan, un pays meurtri par la guerre, diffusé sur Arte.

Enseignante dans une école clandestine pour les filles puis journaliste 

Après cet épisode, Shukria Barakzai choisit de s’engager à sa manière. Avec l’association Women’s Society, elle devient enseignante et donne des cours dans une école clandestine réservée aux jeunes filles. En 2001 et l’intervention de la coalition internationale menée par les États-Unis, le régime des talibans s’effondre.

Shukria Barakzai finit ses études et obtient un diplôme d’archéologie et de géologie à l’université de Kaboul. À 30 ans, elle se lance dans une carrière de journaliste, en fondant l’hebdomadaire féminin Aina-é Zan (Le miroir des femmes, en français), traitant de question sociétales et culturelles.

Parée de sa double casquette de journaliste et d’activiste, elle s’investit dans la défense les droits des femmes. Elle dénonce la mortalité infantile élevée en Afghanistan, les violences faites aux femmes et défend le droit à l’éducation et à la liberté d’expression des femmes et fillettes. 

Élue députée face à son mari millionnaire

Shukria Barakzai débute sa carrière en politique en 2003 en participant à la rédaction de la nouvelle Constitution afghane. Elle est élue députée en 2004 et siège à l’Assemblée nationale d’Afghanistan parmi 70 autres femmes. Dans sa course vers l’élection, elle fait face à son époux, un millionnaire, souhaitant également devenir député.

Elle le bat et se fait connaître grâce à ses prises de parole spontanées et publiques. Son combat pour les droits des femmes lui vaut de nombreuses critiques et menaces de morts, alors qu’elle n’hésite pas à critiquer ouvertement le système politique du pays. 

À partir de 2005, l’Afghane bénéficie d’une reconnaissance internationale en décrochant le prix de femme de l’année de l’émission de la BBC, Woman’s Hour, et devient un symbole international de résilience et d’engagement.

Elle poursuit son mandat de députée jusqu’en 2015 où elle entame une carrière diplomatique. 

Survivante d’un attentat à la bombe dirigé contre elle

Le 16 novembre 2014, la députée est victime d’une attaque des talibans (jamais revendiquée), faisant trois morts et 22 blessés, dont trois membres de sa famille. Elle se rendait au parlement afghan à bord de son véhicule blindé lorsqu’une voiture piégée s’est faite exploser à côté d’elle.

Une semaine plus tard, la femme politique de 41 ans, donne sa première interview à l’AFP, reprise par Le Point, et se dit motivée pour continuer son combat pour les droits des femmes, estimant que “cette attaque visait toutes les femmes en Afghanistan, pas seulement [elle]”. “J’attends de guérir et puis je vais continuer (le travail). Et cette fois, je vais travailler encore plus dur”, confirmait-elle avec poigne.

À la suite de cette tentative d’assassinat, Shukria Barakzai quitte son pays natal et devient ambassadrice de l’Afghanistan en Norvège, nommée par le nouveau président afghan Ashraf Ghani, qu’elle a soutenu au moment de son élection, en 2014.

Investie de cette nouvelle mission, elle accepte rencontrer des responsables talibans à Oslo, avec une délégation afghane exclusivement composée de femmes, pour discuter d’un possible partage de pouvoir entre le gouvernement afghan et les talibans.

“Je me demandais si j’étais prête ou non.. J’avais trop de colère en moi. C’est à cause d’eux que j’ai perdu mes deux enfants. À cause d’eux, le pays était divisé”, a-t-elle confié au média américain Mic.

Les discussions n’aboutissent finalement pas.

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Mère de cinq enfants

Shukria Barakzai est mère de cinq enfants. En 1992, alors que la guerre civile afghane éclate, elle épouse Abdul Ghaffar Dawi, devenu multimillionnaire. Elle tombe rapidement enceinte de ses deux premiers enfants, des jumeaux. 

À partir de 1994, le pays connaît des attaques répétées alors que les talibans conquièrent plusieurs provinces afghanes. “J’ai sans arrêt envie d’effacer de ma mémoire cet épisode de ma vie extrêmement douloureux. J’étais enceinte de mes premiers enfants, des jumeaux. Dès que j’entendais le bruit des roquettes ou des balles, je mettais les mains sur mon ventre et je leur disais : ‘Je suis là, je vous protège, n’ayez pas peur. Tout ira bien’ “, se rappelle-t-elle dans le documentaire Afghanistan, un pays meurtri par la guerre (Arte)

Shukria Barakzai donne naissance à ses deux enfants à l’hôpital de Kaboul. Émue, elle évoque l’événement tragique face aux caméras de la chaîne franco-allemande : “Ils allaient bien. Ils respiraient, ils ont poussé leur premier cri. Ils étaient vraiment minuscules. L’infirmière m’a fait des marques sur la main, et quelques minutes après, pareil de l’autre côté. Là je lui ai demandé où étaient mes bébés. Au même moment, mon mari est arrivé en larmes et m’a dit : ‘Ils sont morts'”. “Je ne pardonnerai jamais à ces gens-là. Jamais ! L’histoire les jugera, mais moi, en tant que personne, je refuse de leur pardonner, parce qu’ils ont détruit nos rêves”, conclut-elle.

En 2004, alors qu’elle mène sa campagne pour devenir députée, Shukria Barakzai apprend que son époux est polygame et a épousé une seconde femme. La polygamie étant autorisée sous la charia, elle s’engage à nouveau en dénonçant la pratique, encourageant les Afghanes à ne pas accepter de devenir la seconde épouse d’un homme. 

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