TEMOIGNAGE. Danielle Michel-Chich : "Si on hait, on ne vit pas"

Survivante d’un attentat à Alger en 1956 alors qu’elle n’avait que 5 ans, Danielle Michel-Chich a fait le choix de vivre plutôt que de rester la victime d’une poseuse de bombe. Elle témoigne dans le documentaire en deux parties de France 2 Décolonisations, du sang et des larmes, mardi 6 octobre à 21 h 05.

Quels souvenirs gardez-vous de l’attentat du Milk Bar ?

Danielle Michel-Chich : Je me rappelle être sur le sol, hurlant : "Mémé ! Mémé !". J’étais venue avec ma grand-mère pour manger une glace. J’ai l’impression qu’aucun son ne sort de ma bouche. Rétrospectivement, j’ai compris que j’étais momentanément sourde à cause de l’explosion. Ensuite, je suis à l’hôpital et un médecin fait la grimace après avoir soulevé le drap qui me recouvre. Puis, c’est le black-out. Je ne me souviens pas quand j’ai réalisé qu’on m’avait amputée d’une jambe. On ne m’a rien expliqué ni dit que ma grand-mère était morte. À l’époque, on protégeait les enfants des mauvaises nouvelles.

Avez-vous été traumatisée ?

Moi, non. La vie a pris le dessus. J’avais 5 ans. J’ai fait 6 mois d’hôpital et de centre de rééducation. Quand j’ai remarché, pour moi, c’était fini. Mes parents étaient plombés par le malheur. J’ai pris le contre-pied. J’étais d’une nature joyeuse.

Étudiante dans les années 1970, vous décidez de militer contre le colonialisme…

Bien sûr. Je ne soutenais pas le terrorisme aveugle ni la façon dont s’était déroulée la guerre d’Algérie mais la décolonisation représentait le cours naturel de l’histoire. Partout dans le monde.

Pourquoi avez-vous écrit le livre, Lettre à Zohra D., la poseuse de bombe, si tard, en 2012 ?

J’ai construit toute ma vie en marge de l’attentat. Je me suis mariée, j’ai quatre enfants, je suis journaliste, je voyage beaucoup. Mais à 60 ans, ma petite-fille de 3 ans m’a demandé ce que j’avais au genou. Mes enfants, eux, avaient toujours su. Je venais aussi de lire un livre sous la forme d’une lettre. Il m’est apparu que je pouvais écrire une lettre à Zohra Drif. Je lui dis : "Voilà ce que j’ai fait avec ce que vous m’avez fait et tout va bien. Ma vie est heureuse et bien remplie." Et en dernière partie, je lui demande : "Est-ce que la fin justifiait les moyens ? Pourquoi s’en prendre aux civils et non à des bâtiments symboliques de la présence française ?"

Avez-vous eu une réponse de Zohra Drif ?

Oui et non. On s’est rencontrées en 2012, lors du colloque L’Algérie 50 ans après, à Marseille. Elle a refusé un tête-à-tête privé, je l’ai donc interpellée publiquement. Elle a répondu que ce n’était pas à elle que je devais m’adresser mais aux pouvoirs français qui ont asservi son pays. Une autre fois, on s’est vues au Salon du Livre, à Paris. Elle a fait comme si elle ne me connaissait pas. C’est une icône de la révolution algérienne. Ça la dérange de revenir sur ce qu’elle a fait.

Comment faites-vous pour ne pas la haïr ?

Je la méprise pour être si accrochée aux honneurs, à sa carrière et à la statue qu’on lui dresse en Algérie. Mais je me suis toujours dit que j’avais été au mauvais endroit au mauvais moment. Et puis, j’ai privilégié la vie. Si on hait, on ne vit pas.

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