« Vernon Subutex, c'est l'histoire d'un type confiné dehors » selon Luz

  • Avec la trilogie « Vernon Subutex » (2015-2017), la romancière Virginie Despentes a rencontré le plus grand succès public de sa carrière.
  • Après avoir été adapté pour la télé, le roman est aujourd’hui décliné en bande dessinée.
  • Luz, ex Charlie Hebdo et désormais auteur de BD « à temps plein », se consacre à ce projet depuis près de deux ans.

Après avoir cartonné en librairie (la trilogie Vernon Subutex totalise plus de 600.000 volumes vendus, grand format et
poche confondus) puis emporté un succès mitigé en série télé, le huitième roman de
Virginie Despentes comptera désormais une troisième
version dessinée. Et que
Luz soit à la réalisation tient de l’évidence : l’auteur partage en effet les mêmes références – notamment musicales – que l’écrivaine et, de son propre aveu, ne « connaît que trop » le naufrage de Vernon Subutex, ce disquaire old school qui, cumulant les galères, finit à la rue… L’ancien de Charlie Hebdo a raconté à 20 Minutes comment ce projet était né.

Notre dossier « Charlie hebdo »

Aviez-vous lu Vernon Subutex avant de l’adapter ?

Oui, mais tardivement, en 2017. Et le premier tome m’a littéralement scotché ! Ou plutôt sidéré, et Dieu sait que j’ai appris, après l’attentat contre Charlie Hebdo, ce qu’étaient la sidération et la catatonie (rires).

Qui a eu l’idée de décliner la trilogie en bande dessinée ?

Son éditeur l’a proposé à Virginie après l’adaptation en série télé… mais, m’a-t-elle raconté, elle ne voyait pas trop qui pourrait s’en charger. Donc pour couper court, elle a soumis mon nom en pensant qu’il n’y avait aucune chance que j’accepte (rires). Alors quand l’éditeur me l’a proposé, j’ai pris le temps de lire les second et troisième tomes, puis j’ai évidemment dit oui.

Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ?

Le fait que beaucoup d’éléments du roman me touchent énormément : sa « langue », ses personnages, sa description de Paris, et surtout ce tourbillon qui avale ses personnages. Ce vortex, le fait de sombrer, c’est quelque chose que j’ai connu…

Vous avez rencontré Virginie Despentes ?

Oui, assez vite, et notre projet commun s’est tout de suite transformé en évidence. On a littéralement eu un coup de foudre artistique. D’autant qu’on partage pas mal de références et qu’on est quasiment de la même génération puisqu’on a trois ans d’écart. Je la connaissais – et l’admirais – pour la puissance de ses romans, celle de son engagement féministe, que je partage, mais je ne savais pas à quel point Virginie est bienveillante ! Elle a une grande capacité à être à l’écoute des autres. Ça tombe bien, j’avais dix mille questions à lui poser sur l’univers qu’elle avait créé. J’étais comme un chien dans une charcuterie (rires).

Elle est créditée sur l’album. Vous avez vraiment travaillé ensemble ?

Bien sûr, ça n’est pas un crédit de complaisance, elle a vraiment effectué un gros travail de supervision. Surtout au niveau du langage, parce qu’avant de m’attaquer au dessin, j’ai commencé par travailler son texte. Je l’ai malaxé, coupé, retourné, c’était vraiment une étape très minutieuse. Mais je devais parfois écrire de nouveaux dialogues repenser des décors etc. Son roman est très dense, très touffu, mais il y subsiste quelques espaces dans lesquels je me suis engouffré. Après, j’allais lui demander si ça collait avec son travail et elle me répondait parfois « oui » et parfois « pas vraiment »… Dans ce cas, elle réécrivait tout. Au bout du compte, le texte de la BD est du 100 % Despentes (rires). Pour la partie graphisme, en revanche, elle m’a accordé totale carte blanche, même si on est allés faire du repérage au Parc des Buttes Chaumont ensemble.

Que pense-t-elle du résultat ?

Elle adore. Ouf, d’ailleurs, parce que j’ai pris une telle claque à la lecture de son roman que j’avais besoin de la bouleverser, qu’elle prenne une claque à son tour. Sans violence, bien sûr (rires). Mais je suis très fier parce que ça n’est pas tous les jours qu’on peut mettre une claque à Virginie Despentes… impunément, en plus (rires). Trêve de plaisanterie, elle aime la BD parce que le résultat ne lui ressemble pas complètement. C’est quand même majoritairement un travail de Luz qu’un travail de Despentes.

Le premier volume compte 300 pages. Ça représente un travail énorme ?

C’est sûr, alors je me suis organisé… dans le désordre (rires) : la lecture du bouquin a été une telle déflagration pour moi qu’il a fallu que je commence par « ramasser les morceaux ». Par exemple, les premières planches que j’ai dessinées sont des planches qui seront dans le tome 2 et qui correspondent à des séquences très dures dont il m’a fallu « me débarrasser » pour travailler plus sereinement par la suite. En tout cas, j’ai bien passé un an à demi à travailler sur ce premier volume.

Il y aura donc bien trois volumes, comme pour le roman ?

Non, seulement deux ! Au départ, l’éditeur ne souhaitait qu’un seul tome… mais il aurait compté 800 pages ! Donc on a resserré à deux volumes. Le premier fait déjà 300 pages, oui, alors ça va être difficile de faire rentrer la suite dans un seul volume. Mais on y arrivera.

Quand est-il prévu qu’il soit publié ?

Je suis déjà en train de bosser dessus depuis un moment donc… l’an prochain, vers la même date.

Vernon Subutex foisonne de références musicales. Pensez-vous que ça en fasse une œuvre générationnelle ?

Je n’ai pas perçu ça quand je l’ai lu. J’y ai plutôt vu des tas de choses qui débordent le cadre du simple fan obsessionnel de musique. Parce que c’est aussi… non, c’est surtout l’histoire d’un type qui perd tout. Et ça, c’est hélas transgénérationnel. Et l’amitié, qui est une notion très présente dans le roman, est également transgénérationnelle.

… très présente ou carrément centrale ?

Centrale, absolument ! La trilogie Vernon Subutex revient sans cesse à cette attirance/répulsion qu’on peut ressentir entre « aimants ». Finalement c’est un énorme bouquin sur l’amitié et c’est quelque chose que je tenais vraiment à faire ressentir. Peu importent les références musicales – même s’il fallait qu’elles soient là, parce que c’est mon boulot de contextualiser –, ça dit surtout comment chacun d’entre nous est en quête de l’autre.

Toutes les amitiés de Vernon flirtent avec l’amour, non ?

Bien sûr. Je trouve d’ailleurs que de tous les écrits de Virginie Despentes, celui-ci est de loin le plus sensuel parce que tout y est très sensitif. Y compris l’approche du narrateur ou de la narratrice omniscient(e) qui est à la fois en distance, et à la fois si proche des sujets dont elle raconte l’histoire qu’elle transforme sa syntaxe et son lexique pour se rapprocher d’eux.

Pour revenir au fond transgénérationnel, que dit le roman de notre époque ?

Je pense qu’il décrit bien l’état d’esprit actuel en parlant de ces proximités amoureuses, charnelles qu’on trouve dans l’amitié, de ce sentiment qu’on a parfois lorsqu’on se rapproche de personnes en ayant l’impression qu’on les a toujours connues… quand bien même on n’est pas de la même génération. Les jeunes générations – et les prochaines ! – auront, j’en suis sûr, des nostalgies similaires. Elles chercheront du collectif, tout comme le font nos contemporains.

C’est d’autant plus vrai en période de confinement ?

Clairement ! D’ailleurs, j’ai réalisé en grande partie ce volume pendant le confinement et je pensais alors : « Tiens, je dessine l’histoire d’un type qui est confiné dehors » (rires). C’est drôle mais cette idée d’exil intérieur dans lequel Vernon est plongé, et que je connais depuis quelque temps aussi, ça m’a fait me rapprocher de lui avec une espèce de proximité dingue. Je veux dire que chaque fois que je le retrouve devant ma planche à dessin, je retrouve un pote !

Vous faites désormais partie de la bande de Vernon ?

J’aimerais bien parce que lui fait partie d’une bande idéale. C’est la force du bouquin de Virginie, qui met en scène des tas de personnages si touchants qu’on ne peut que les aimer… en dépit du fait qu’ils sont aussi souvent vraiment in-sup-por-tables ! (rires) Ils sont parfois très cons, parfois très paumés. Et parfois tellement paumés qu’ils sont nous-mêmes.

« Vernon Subutex » tome 1, de Virginie Despentes & Luz – éditions Albin Michel – 29,90 euros

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