VIDEO. Riad Sattouf dépeint son adolescence « surnaturelle »

  • Dans sa série autobiographique « L’Arabe du futur », Riad Sattouf raconte sa jeunesse entre Bretagne et Moyen-Orient.
  • Les quatre premiers volumes – sur six annoncés – totalisent plus de 2 millions d’exemplaires vendus à travers le monde.
  • Le tome V n’a demandé qu’un an de travail à son auteur, contre deux pour le précédent.

Six ans après avoir commencé à raconter son enfance dans L’Arabe du futur,
Riad Sattouf poursuit son grand œuvre en publiant le cinquième volume d’une série dont le succès ne s’essouffle guère : avec plus de deux millions d’exemplaires vendus en France – sans compter les ventes à l’étranger, le titre étant traduit en 22 langues – et des dizaines de prestigieuses distinctions (dont le
Fauve d’or du festival d’Angoulême 2015), L’Arabe du futur est bien le phénomène BD de la décennie. Autant dire que cette suite, qui couvre les années 1992-1994, était attendue…

Le premier tome racontait les six premières années (1978 à 1984) d’un petit Riad Sattouf bringuebalé de la Libye de Kadhafi au Cap Fréhel et la Syrie d’Hafez Al-Assad (car né d’une maman bretonne et d’un papa syrien) ; on suivait dans le second (1984-1985) sa première année scolaire en Syrie ; le troisième (1985-1987) relatait – entre autres – sa circoncision ; le quatrième embrassait sa préadolescence (de 1987-1992, donc de ses 10 ans à ses 14 ans)… Ce nouveau volume, l’avant-dernier de la série, revient donc évidemment sur la délicate période de l’adolescence, entres amours contrariées et découverte de sa vocation artistique.

« À l’adolescence, l’être humain est surnaturel »

Interrogé par 20 Minutes, Riad Sattouf confie avoir pris beaucoup de plaisir à se replonger dans ces années si particulières : « Cela fait de nombreuses années que je parle de l’adolescence des autres dans mes bandes dessinées. J’étais heureux de pouvoir parler de la mienne cette fois-ci. Les adolescents sont des créatures mutantes perdues entre deux mondes, entre le crépuscule de l’enfance et l’aube de l’âge adulte… c’est une période que j’adore. L’être humain est surnaturel à cet âge, je crois. Ce tome parle beaucoup de surnaturel, d’ailleurs. »

À l’écouter, on a le sentiment que son travail relèverait presque de la psychanalyse ! « Non, pas vraiment, objecte-t-il. Mes livres viennent tout seuls. Je suis toujours surpris du fait que chacun de mes livres se soit créé un peu seul, de son côté, je ne fais que l’accompagner à venir… Il y a sans doute quelque chose de psychologique, lié à l’inconscient dans le processus, toutefois ! J’ai parfois l’impression d’être un aubergiste à l’orée d’une forêt, et les livres et les histoires sont comme des voyageurs qui sortent du bois et demandent à être écoutés… je leur sers un plat de soupe et j’écoute ce qu’ils ont à dire ! »

Une tragédie sous le vernis de l’humour

Narrées avec ce même humour qui habite l’œuvre de l’auteur/réalisateur, les affres de l’adolescence sont toutefois tempérées par la disparition de Fadi, son petit frère. L’événement confère une réelle dimension dramatique à ce volume, alors que les précédents en étaient dépourvus. « Il ne faut pas trop divulgâcher le contenu de l’histoire ! Mais j’ai toujours essayé de raconter les histoires tragiques de manière comique, c’est très important pour moi : on doit pouvoir aussi rire dans mes livres, car le rire augmente l’impact de toutes les émotions. »

On découvre aussi comment est née la vocation du jeune Riad Sattouf, à qui ses copains font d’abord découvrir Lovecraft avant qu’Anaïck, la « femme de sa vie », ne lui prête des albums de BD de Mœbius, Druillet et Bilal. Lorsqu’on lui demande si son parcours s’est déroulé comme il l’imaginait à l’époque, Riad Sattouf rigole : « Ah non, enfin, j’ai eu la chance de ne pas avoir de succès pendant quinze ans, ce qui m’a permis d’être bien sûr et certain que j’aimais par-dessus tout faire des bandes dessinées. Aujourd’hui, que j’ai un public si varié, je suis pleinement heureux et j’ai envie d’essayer de faire les meilleurs livres possible ! Mon amour de la bande dessinée est toujours le même qu’il y a vingt ans, quand j’ai commencé. »

« J’ai hâte que l’on fasse du coronavirus une espèce disparue »

Toujours aussi drôle, émouvant, captivant et instructif, ce nouveau volume ne manquera pas de faire grossir les rangs des plus de deux millions de lecteurs de la série. De ce succès phénoménal, Riad Sattouf se dit très heureux : « J’ai pensé L’Arabe du futur comme une bande dessinée accessible aux gens qui ne lisent pas de BD. Je crois que j’ai réussi à toucher de nombreux lecteurs qui n’avaient jamais pensé pouvoir lire une BD ! Cela me rend très fier et j’ai hâte de partager la suite de l’histoire avec tous mes lecteurs. J’ai aussi hâte de pouvoir retourner en librairie les rencontrer ! J’ai toujours rêvé d’être lu et compris par le plus grand nombre. Très hâte que les êtres humains fassent du coronavirus une espèce disparue ! »

Puisqu’il évoque l’actualité, on en profite pour lui demander ce qu’il pense des derniers rebondissements autour des caricatures de Mahomet. Et là, celui qui a souvent dit sa reconnaissance vis-à-vis du corps enseignant est intarissable : « La liberté d’expression en France et le foisonnement de créativité qu’il y a ici est selon moi unique dans le monde. Il doit être préservé, protégé par tous les moyens ! Il faut éduquer les jeunes au doute, à la contradiction, à la critique, ne lâcher sur rien. J’ai été horrifié par l’assassinat atroce de Samuel Paty par un adolescent islamiste. Les profs sont en première ligne. Il faut leur donner plus de moyens, mieux les considérer. Mes profs français, même ceux que j’aimais le moins, trouvaient toujours un moyen d’élever leurs élèves. Leur faire voir la vie d’un autre point de vue, les emmener hors de leur classe sociale, l’espace d’un instant. »

Avant de poursuivre : « Quand j’habitais dans mon village en Syrie, personne ne lisait, il n’y avait pas de librairie ni de bibliothèques. J’avais une vie de confiné. Je dois le fait de faire des livres aujourd’hui à ma grand-mère bretonne, qui m’envoyait des livres de France par la poste. Pour moi, le livre a été un bien essentiel ! Et l’émancipation est passée par l’expression artistique ». Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs.

L’arabe du futur tome 5 « Une jeunesse au Moyen-Orient (1992-1994) », par Riad Sattouf – Allary Éditions – 22,90 euros

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