Zarifa Ghafari, plus jeune maire afghane réfugiée en Europe : "Les talibans sont venus tout détruire"

En 2018, son nom a fait le tour de l’Afghanistan. À seulement 26 ans, Zarifa Ghafari a été désignée maire de Maidan Shar, une petite ville de 35.000 habitants de la province de Wardak, située à cinquante kilomètres de Kaboul.

Dès ce moment-là, elle est devenue l’une des cible des talibans. Après leur arrivée à Kaboul le 15 août 2021, à la suite d’une offensive rapide, Zarifa Ghafari s’est cachée de maison en maison, en veillant à changer régulièrement de lieux pour ne pas être retrouvée. 

Une semaine plus tard, elle a finalement pu se rendre à l’aéroport de Kaboul, cachée dans une voiture. Aidés par l’ambassadeur de la Turquie en Afghanistan, Zarifa Ghafari et son époux ont embarqué à bord d’un vol pour Istanbul, avant d’en prendre un second pour l’Allemagne, où elle est depuis réfugiée. 

Depuis son arrivée en Europe, Zarifa Ghafari multiplie les interviews auprès des médias internationaux, se faisant la porte-parole du peuple afghan, et notamment des femmes afghanes, premières victimes du retour des talibans au pouvoir.

En tant que figure de la lutte pour les droits des femmes dans son pays et à l’international, elle utilise aussi les les réseaux sociaux pour rappeler la manière dont les Afghanes ont conquis de nouveaux droits ces dernières années. 

Un père tué par les talibans en 2020

Dès sa prise de fonction en tant que maire de Maidan Shar, en 2019, Zarifa Ghafari a été constamment menacée de mort par les talibans. Après avoir échappé à plusieurs tentatives d’assassinat, c’est son père, Abdul Wasi Ghafari, ancien colonel de l’armée afghane, qui a été abattu devant son domicile de Kaboul, en novembre 2020.

Alors interrogée par le New York Times, l’activiste expliquait que cette attaque venait forcément des talibans, faute d’être parvenu à la tuer, elle. “Ils l’ont tué pour que je démissionne. En souvenir de sa mémoire, je ne peux pas abandonner”, martelait-elle encore à Ouest-France, début 2021.

“Ils l’ont tué pour que je démissionne.”

Devenue un symbole de lutte dans un pays où la représentation politique des femmes demeurait minoritaire, Zarifa Ghafari s’était rendue aux États-Unis, en mars 2020, pour recevoir le prix international du courage pour les femmes des mains de Melania Trump. 

Un passage rapide à Paris

Zarifa Ghafari était de passage à Paris les 2 et 3 septembre dernier. Venue d’Allemagne pour quelques jours seulement, la plus jeune maire d’Afghanistan y a rencontré la ministre chargée de l’Égalité, Élisabeth Moreno, ainsi que la maire de Paris, Anne Hidalgo, à l’occasion d’une conférence de solidarité sur l’Afghanistan.

Nous l’avons rencontrée à l’issue d’un marathon d’interviews, vendredi 3 septembre. Fatiguée après une longue journée parisienne, Zarifa Ghafari a accepté de nous répondre. Notre entretien s’est limité à quelques questions. Nous étions prévenues : l’ex-maire de Maidan Shar, durement éprouvée ces derniers jours, devait ensuite se rendre à l’hôpital pour effectuer un bilan complet après son retour d’Afghanistan. 

Face à nous, la jeune femme s’est montrée déterminée à ne pas abandonner son peuple derrière elle, quitte à amorcer un dialogue avec ceux qui l’ont forcée à fuir.

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Marie Claire : Pouvez-vous dire ce que vous faites ici aujourd’hui, et comment vous êtes arrivée là ?

Zarifa Ghafari : Je ne parlerai pas de ce que je faisais avant, parce que c’est terminé. Aujourd’hui, je suis une une personne sans domicile, qui a dû quitter son pays. Je suis ici d’abord pour sauver la vie de ma famille et encore plus important, pour donner une voix au peuple afghan qui ne peut pas parler.

Je suis ici pour donner une voix au peuple afghan qui ne peut pas parler.

Pouvez-vous nous expliquer ce qu’il s’est passé pour vous depuis le début du mois d’août ?

Cela serait trop long, mais je peux dire qu’il s’agit de moments horribles… Et quand je dis “horribles” c’est encore plus terrible que ce que n’importe qui pourrait imaginer. Nous avons vu notre futur être détruit, le monde que nous avions construit pour nous. Ce que nous avions obtenu, surtout ces vingt dernières années, nous l’avions fait nous-mêmes. Et là, les talibans sont venus tout détruire. 

Quel était votre quotidien en Afghanistan avant le début de l’offensive des talibans ? Enfant, puis en tant que jeune femme ? 

J’étais une enfant quand les talibans ont pris le pouvoir une première fois en Afghanistan (en 1996, ndlr). Quand je pense à période-là, je me rappelle seulement d’images en noir et blanc, d’images poussiéreuses de la vie à Kaboul.

À leur départ, je me rappelle du développement du pays. Il a fallu lutter pour mettre le meilleur de nous dans sa reconstruction. Je me souviens d’une génération qui s’est battue avec force. Maintenant, je vois malheureusement une génération qui paye chèrement l’amitié de la communauté internationale. Les amitiés sont parfois bonnes, mais cette fois-ci, le prix que nous payons pour la communauté internationale et ses partenariats stratégiques est trop fort.

Le prix que nous payons pour la communauté internationale est trop fort.

Vous êtes désormais réfugiée en Allemagne. Qu’allez-vous faire dans les prochaines semaines ? 

Je suis ici pour parler et représenter mon peuple. Et encore plus important, pour faire pression sur le Pakistan, pour qu’ils arrêtent leur ingérence en Afghanistan. Il faut aussi faire pression sur les leaders talibans. Nous ne pouvons désormais plus les ignorer.

Malheureusement, la communauté internationale nous a conduit vers la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement. Elle ne parviendra pas à les chasser une nouvelle fois d’Afghanistan. Je pense donc qu’il est important de s’asseoir et de parler avec eux. Il faut commencer les négociations.

Pour le long-terme, j’ai des idées sur la façon dont je peux aider les femmes restées dans mon pays, spécifiquement les femmes plus vulnérables, vivant dans les campagnes, celles qui n’ont pas eu le droit à l’éducation.  

Lorsque vous êtes devenue maire, en 2018, vous avez régulièrement été menacée par les talibans. Comment viviez-vous à cette période ?

J’ai tout fait différemment par rapport à ce que faisaient les autres. C’était tellement intéressant de s’attaquer à de nouveaux challenges. Ça a toujours été un combat, puis un autre combat, chaque matin, dès que je me levais jusqu’au moment de me coucher. 

Ils sont venus chez moi, ils ont pris ma voiture, ils ont battu mes gardes du corps, ils ont pris leurs armes, ils sont allés inquiéter mes amis (…)

Après l’arrivée des talibans à Kaboul, le 15 août 2021, vous avez déclaré “Ils vont venir chercher des gens comme moi et ils me tueront.” Etiez-vous convaincue de mourir en restant en Afghanistan ?

Si je suis partie d’Afghanistan, ce n’est pas parce que j’étais inquiète de mourir. J’ai ajouté autre chose à cette phrase, que je veux répéter : “Je ne veux pas partir.”

Ils sont venus chez moi, ils ont pris ma voiture, ils ont battu mes gardes du corps, ils ont pris leurs armes, ils sont allés inquiéter mes amis, à différents endroits, juste pour me retrouver. Malgré tout ça, je n’étais pas décidée à partir. Je suis restée là-bas pendant cinq jours.

Qu’avez-vous laissé en Afghanistan ?

Mon monde, mes rêves, moi-même. Tout. Quand je dis “tout”, je le pense vraiment.

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Avez-vous un message à transmettre aux dirigeants internationaux ?

Le message est clair : faire pression sur le Pakistan pour que le pays arrête ses interférences en Afghanistan. Il faut arrêter cela avant la guerre, la terreur, avant que ce feu ne brûle une nouvelle génération, un pays, une identité. Il faut vraiment travailler parce qu’il n’y aucune garantie que l’attentat du 11 septembre ne se reproduise pas n’importe où dans le monde.

Deuxièmement, il faut parler aux talibans et faire pression sur leurs leaders, pour qu’ils acceptent d’appliquer les droits humains fondamentaux. Il faut que cela soit la priorité de leur gouvernement, s’ils veulent vraiment gouverner, notamment concernant les femmes. Ils ne seront pas en mesure de gouverner sans au moins 50% de la population de l’Afghanistan.

Il faut parler aux talibans et faire pression sur leurs leaders, pour qu’ils acceptent d’appliquer les droits humains fondamentaux.

S’ils vous plaît aidez les femmes afghanes ! Les femmes afghanes se sont battues, n’ont jamais pris part à la corruption, aux conflits, à la guerre. Il faut les aider, peu importe où elles habitent, et peu importe qui gouverne le pays. Il faut spécifiquement s’intéresser à leur éducation et à l’accès à l’éducation primaire. Après cela, j’aurai mes suggestions et je serai prête à parler aux talibans. 

A notre échelle, comment aider les Afghanes restées sur place ? Conseillez-vous par exemple de faire des dons à des ONG pour permettre la construction d’écoles ?

Désormais, je ne crois pas que nous pourrons construire des écoles, mais nous pouvons instruire les femmes des villages à leur domicile. C’est le plus important. Quand les talibans étaient au pouvoir à la fin des années 1990, j’étais une enfant. J’allais dans une école située dans le sous-sol d’une maison où une femme nous faisait l’école.

Je pense qu’il est possible d’organiser la même chose aujourd’hui, avec plus d’équipements, parce que nous avons Internet en Afghanistan. Nous pouvons donner des ordinateurs aux enfants. Et il y a aussi une différence de taille maintenant. Dans la plupart des familles, il y a au moins une fille ou une femme qui a eu un premier accès à l’éducation.

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