À quoi tient une belle photo de mode aujourd'hui ?

Tyler Mitchell  a 25 ans et il a été le premier Noir à shooter une couverture de Vogue en 2018 – il avait immortalisé Beyoncé, couronnée de fleurs. “C’est une manœuvre très délicate que d’honorer la commande d’un magazine de mode”, explique le jeune prodige. Le principe de ces images éditoriales, c’est avant tout de donner satisfaction aux annonceurs : c’est pour ça qu’elles existent et c’est pour ça qu’elles ont été inventées. Et ça donne lieu à des jeux stratégiques : il faut donc savoir la jouer fine dans la négociation avec les commanditaires.” 

Au-delà de ces enjeux commerciaux, la réussite d’une bonne image de mode soulève des questions plus existentielles. L’avènement d’Instagram et de l’image digitale depuis dix ans a crispé le monde de la presse papier : la photo de mode mainstream qu’on trouve désormais sur papier glacé ne brille plus comme avant :  les mannequins y sont statiques, souvent en total look et dans un décor neutre. Mais Tyler Mitchell, et avec lui quelques autres jeunes photographes afro-américains, comme Dana Scruggs, Micaiah Carter ou Nadine Ijewere, sont venus insuffler une nouvelle vie à ces clichés. 

Mitchell vient de publier I Can Make You Feel Good, un livre de photos au départ révélées en 2019 dans le cadre d’une exposition portant le même nom. Des photos qui montrent des Noirs en train de se détendre. “L’idée c’est de suggérer une certaine vision du futur, commente Tyler Mitchell. De proposer de voir des corps noirs qui passent un moment agréable et détendu, qui existent comme ils souhaitent exister, qui sont comme ils sont. C’est quelque chose de spécial de les montrer ainsi quand on pense au déni de l’histoire imposé aux Noirs. ” 

Mitchell, qui a également shooté Kanye West pour la cover du GQ américain de mai dernier, a découvert la photo grâce à Tumblr. L’esthétique mixte propre à la plateforme – un torrent visuel mêlant grand art et images mineures et ignorant à peu près toute chronologie –  est manifeste dans son travail. Ses créations convoquent aussi bien les intérieurs du Harlem des années 1950 que l’élan d’une flânerie en skateboard. “Ce sont des choses qui étaient déjà palpables sur Tumblr et qui visent à mettre en valeur le souffle de l’expérience noire, sa dignité, sa beauté.”

Mitchell a fait des études de cinéma à la New York University. Il a très tôt admiré des photographes comme Ryan McGinley et Larry Clark, dont le travail souvent transgressif, situé aux frontières de l’art et de la mode, prenait la suite de celui de leurs prédécesseurs tels que Helmut Newton, Deborah Turbeville, Richard Avedon ou Guy Bourdin. Il se rappelle avoir été ébahi par un ouvrage fait par Clark pour la marque Jonathan Anderson en 2015, qui tournait le dos à tout ce caractérise la photo de mode habituelle. “Il avait juste documenté toute une journée passée à Paris avec Anderson : c’était de la mode, mais ce n’était pas explicitement de la mode, du moins à mes yeux de novice.”

Si Mitchell et cette nouvelle génération de photographes afro-américains fabriquent des images si fortes, c’est parce qu’elles représentent les Noirs de façon à la fois majestueuse et intime. Un regard jusqu’ici rare voire inexistant, y compris sur Tumblr, dans un univers fashion malgré tout encore attaché à une espèce de fantasme blanc eurocentré. Que Tyler puisse ainsi montrer des corps noirs en train de prendre du bon temps, de jouer et de s’amuser, cela constitue finalement une forme de luxe. Il envisage aussi le vêtement, haut de gamme ou non, comme quelque chose que des gens normaux peuvent porter, et ne saisit jamais ses modèles comme de simples porte-manteaux : on devine ou imagine la vie des gens qui sont dedans, et chez lui le style est clairement la rencontre d’un corps et d’un tissu.

Prenez ce jeune homme torse nu, ou plutôt dos nu, pris en contre-plongée, son jean tombant sur les hanches. “On sent qu’il est en train de se libérer d’on ne sait quelles chaînes psychiques, dit-il en citant aussi McGinley, connu pour ses images d’ados torse nu. La mode et les habits jouent un rôle important, c’est sûr, mais parfois c’est encore plus important de rompre avec eux et de les enlever, concrètement ou symboliquement.”   

Il y a aussi le polo que porte le garçon ci-dessous, en train de manger un cône de glace, et qui a l’air d’être vraiment le sien : on en perçoit presque le toucher, l’épaisseur – on peut presque sentir que l’adolescent a transpiré dedans.  

Les hommes noirs font depuis longtemps partie du monde de la mode mais ont trop souvent été mis de côté. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’ils reprennent leurs droits dans la culture, à travers des photographes comme Mitchell, des couturiers comme Wales Bonner, Telfar, ou Pyer Moss, ou des musiciens comme Young Thug ou Lil Uzi Vert.  “J’ai vécu plusieurs révélations personnelles, et notamment celle de prendre conscience que je vis dans un corps noir et masculin, et que c’est en lui que je vis mon expérience du monde et du quotidien. C’est un vécu intime, autobiographique que j’essaie de transmettre comme je peux.”

Mitchell admet tout de même que depuis la sortie du film Moonlight en 2016, une “nouvelle conversation” s’est engagée autour de la masculinité afro-américaine. “Ça a été une révélation pour moi et pour le monde en général, je crois. Au-delà de tout ça, on sait qu’aujourd’hui on ne peut plus accepter les préjugés et les stéréotypes que la culture mainstream a nourris autour des hommes noirs et de leurs corps. Il est plus que jamais nécessaire de revoir tout ce qui a pu être dit à notre sujet. Et on voit bien que l’art, sous toutes ses formes, cherche à montrer par tous les moyens cette nouvelle vision de ce qu’est un homme noir. Un homme noir est ce qu’il est, il s’habille comme il veut s’habiller, et tout ça n’a rien à voir avec toutes ces idées préconçues qui peuvent circuler.”

Via GQ US 

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