Agnès b. : "Il y a quoi de plus écologique que l’indémodable ?"

Cela fait maintenant deux ans que les Galeries Lafayette ont lancé Go for Good, le label sous lequel le Grand Magasin met en avant une sélection de vêtements et produits issus d’une démarche plus responsable de la part de l’industrie mode.

S’y mêlent marques de luxe et griffes plus accessibles renforçant ainsi l’idée que l’environnement devrait être le souci de tous. “Aujourd’hui et demain Changeons de mode”, dit l’événement mis en place en cette rentrée et qui se tiendra pendant un mois, du 2 septembre au 11 octobre prochain.

Une ambassadrice de convictions

Pour renforcer leur prise de position écologique, les Galeries Lafayette ont choisi 7 ambassadeurs issus des mondes de la mode de la beauté, de la gastronomie et du design. Parmi eux, Agnès Troublé dit Agnès b. créatrice qui a dès le lancement de son label, en 1975, avait à cœur de créer des vêtements intemporels, qualitatifs et produits en France. Pendant un mois, la créatrice française aura son pop-up au 2ème étage du magasin Coupole.

Je suis le contraire de la fast-fashion

Il nous a semblé évident d’aller à la rencontre de cette femme de convictions qui, à chaque étape de sa vie, s’est retrouvée en prise avec l’Histoire. De sa rencontre avec Basquiat, à son soutien des Black Panthers en passant par sa défense du Made in France et son engagement écologique avec la Fondation Tara Océan -qui depuis 2006 finance des expéditions scientifique pour défendre l’environnement, ndlr- la maison Agnès b. s’est construite en parallèle des thématiques qui challengent l’industrie de la mode actuelle.

Rencontre avec une créatrice pour qui la mode s’est toujours conjuguée avec l’engagement.

Marie Claire : Vous participez à “Go For Good”, pourquoi avoir accepté de collaborer avec les Galeries Lafayette sur ce projet ?

Agnès b. : Je l’ai fait par devoir. Un devoir historique par rapport à mes convictions, du besoin aussi que Go For Good ait quelqu’un de crédible qui soit choisi comme emblème ou marraine. Je me suis dit “si je peux être une locomotive pour cette question, aider à la cause…”.

Vous savez, je suis pour qu’on fabrique en France depuis très longtemps, on a un savoir-faire, on a des gens qualifiés, des ateliers. On a tout ce qu’il faut ! Depuis longtemps, je rappelle que c’est également le poids des charges qui fait que les ateliers français ne sont pas compétitifs. Mais bon, ça ne m’empêche pas de fabriquer en France autant que je peux. C’était utile que je m’implique.

Dans votre conception de la mode, il y a déjà ce fonctionnement en circuit court et un engagement pour la préservation des océans. D’où vous vient cet intérêt pour une mode plus responsable ?

La mode responsable fait partie de mesengagements depuis toujours, depuis mes débuts. Je travaille encore avec Hemo qui faisait les premiers t-shits rayés en 79 et les cardigans pressions sont toujours fait à Troyes en France. Quand le gouvernement français à lancé son appel aux gens de la mode il y a un peu plus d’un an, je me suis dit : “je fais ça depuis tellement longtemps”.

Je me sens précurseur. Mon boulot c’est d’anticiper les envies, les sentiments et le ressenti des gens, je pense. Politiquement aussi j’aime bien être d’avant-garde, c’est comme les luttes féministes, ça date d’il y a longtemps dans mon entourage. 

Il y a 13 ans, avec mon fils Étienne [Bourgeois] on a acheté le bateau Tara pour continuer les recherches dans les Océans. On est une famille de marins avec mon frère Bruno Troublé, mon père aussi…  C’est ma contribution à l’écologie ce bateau, à un niveau assez élevé financièrement mais bon.

La marque Agnès.b existe depuis maintenant 45 ans. Comment avez-vous vu évoluer la question d’une mode plus éthique et éco-responsable au sein de l’industrie ?

Quant on voit des vêtements vendus aussi bas que 5€ parfois… Combien sont payés les gens pour fabriquer ces vêtements qu’on va s’acheter à bas prix, qu’on va porter 3 fois, qu’on va laver et qui vont se déliter ? Moi je suis le contraire de la fast-fashion parce que je fais la même combinaison depuis les années 80.

Il y a plein de vêtements que je fais et qui sont repris par les autres comme la jupe plissée-soleil que j’ai fait y a 5 ans et que je vois partout dans les rues maintenant. Je veux créer des vêtements qu’on a envie de garder longtemps parce que la qualité, la coupe et le design sont au RDV. Il y a quoi de plus écologique que l’indémodable ?

Je me protège complètement de ce que font les autres, du coup je me sens libre. 

Vous vous êtes toujours construit en opposition aux tendances.

Totalement. Je n’ai jamais ouvert un cahier de tendances. Je ne suis jamais entré nulle part, ni chez Sonia Rikyel ou encore Kenzo. Nulle part. Je me protège complètement de ce que font les autres, du coup je me sens libre. Je vais dans la rue, je vois les gens, j’aime les habiller.

La covid-19 a chamboulé le monde depuis début mars. Comment avez-vous vécu le confinement  ?

Vous voulez savoir ce que j’ai fait ? J’ai fait une série de photos de deux peintures de Claire Tabouret. Deux jeune filles, une blonde, une brune et je les aient habillées, mises en situations, avec ma garde-robe. J’ai fait une quarantaine de photos comme ça, comme si j’habillais des poupées.

Moi qui voit beaucoup de mannequins filles depuis longtemps, tout à coup c’est comme si j’avais trouvé des personnages qui me correspondaient, avec leur regard hors-champs qui leur donne une présence très étrange et formidable. J’ai choisi des vêtements que j’ai fait il y a 10 ans, 20 ans ou 40 et même récemment. C’est aussi une manière pour moi de montrer la pérennité des vêtements. Du coup on va en faire un petit livre avec Claire Tabouret. C’est une artiste que j’ai été la première à montrer, elle est super. 

Est-ce que cette pandémie a changé votre manière de penser votre rôle de créatrice ?

Ça m’a complètement conforté dans ma vision. Il était temps que ça arrive, ces réactions sur l’industrie. Quand il y a eu des effondrements d’usines au Bangladesh, quand on sait à quel point les gens sont mal payés, qu’ils ont à peine de quoi manger avec le fruit de leur travail… C’est terrible.

Et c’est pareil, je pense que l’Europe il faut aussi la construire avec des égalités de salaires. Il n’y a pas de raisons qu’on gagne 800€ en Roumanie et en France le double ou presque. Comment faire l’Europe comme ça ? On en parle jamais de ça, alors qu’il y a encore des gens exploités en Europe.

On dit que je suis une femme riche, c’est vrai, mais j’ai des convictions depuis toujours

La mode est souvent remise en question aujourd’hui avec des consommateurs qui réclament plus d’inclusion (corps, âge, couleur de peau). Comment percevez-vous ces réflexions ?

J’ai toujours habillés tous types d’hommes et de femmes, indifféremment de leur corps, de leur âge. J’ai tellement d’histoires. Basquiat adorait mes chemises d’hommes, je continue d’habiller Oxmo Puccino. Je lui a ai fait des trucs sur-mesure à Oxmo, le poétiseur.

Ce qui est très majeur en ce moment c’est la question du racisme. J’ai encore mon badge sur moi pour défendre Angela Davis dans une manif à New York à Central Park. C’était en 68. C’était la même année les luttes des Black Panthers et celles de mai 68. J’ai vécu tous ces moments, la guerre du Vietnam…

J’ai beaucoup d’histoires politiques dans la rue. On dit que je suis une femme riche, c’est vrai, mais j’ai des convictions depuis toujours. C’est l’idée de partager qui me porte.

Est-ce que vous vous considérez comme une créatrice engagée ou bien il y a t-il pour vous une séparation entre ce que vous dites et ce que doit dire votre marque ?

Je suis moi-même tout le temps. J’ai horreur du trucage, il faut une cohérence pour moi.

D’où vous viennent toutes ces convictions ?

Je viens d’une famille marseillaise, plutôt de droite, bien-pensante. Et puis moi je dirais que je suis une catho de gauche depuis toujours. Je pense d’ailleurs que Jésus était de gauche. Même le pape dit qu’il est communiste, alors !

Vous faites également partie des rares figures féminines emblématiques de la mode française. Trouvez-vous que la place des femmes dans cette industrie a véritablement évolué ? Que reste-t-il à faire selon vous ?

Les patrons sont souvent des patrons et pas des patronnes dans les boîtes de confection. Alors que souvent, ils s’appuient sur des femmes qui permettent à la boîte d’exister. Il y a des femmes qui mériteraient des postes plus importants et qui agissent encore dans l’ombre. Les trains sont quand même plus plein d’hommes d’affaires que de femmes d’affaires.

Comment définiriez vous la mode de demain ?

Elle peut prendre un tournant positif ou alors rester cynique. Les deux sont possibles. Je préfère la première version.

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