Marine Serre : "Qu’est-ce que le vêtement de demain ?"

Elle est l’un des visages du “monde d’après”, le sourire serein d’une révolution en cours dans la mode. Ce mouvement appelle à repenser cette industrie pour sortir, enfin, de la surproduction et du culte de la vitesse.

Certes, Marine Serre n’avait pas attendu le coronavirus pour aligner ses pratiques avec ses préoccupations écologiques : depuis ses débuts, elle prône l’upcycling, utilise des matières recyclées, limite ses défilés à deux par an. Mais pendant la crise, elle s’est imposée comme la porte-parole d’une partie du secteur en quête d’aggiornamento.

En mai, elle signait, aux côtés de Dries Van Noten notamment, une “Lettre ouverte à l’industrie de la mode”. Dans ce texte limpide, les signataires appelaient à se saisir de cette rupture pour réinventer le business “en le rendant plus durable en terme environnemental et social”.

À 28 ans, et en dépit du succès phénoménal qu’elle connaît, la jeune femme garde la tête froide et les idées nettes. À sa manière, elle aspire à faire sa part pour “sauver le monde”, rien de plus. Mais rien de moins. Entretien avec une créatrice visionnaire et volontaire.

Les engagements d’une créatrice

Marie Claire : Comment avez-vous vécu le confinement ?

Marine Serre : J’étais à la campagne, dans ma région d’origine, en Corrèze. C’était un moment difficile mais ça a permis des choses positives. Je me suis sentie autorisée à prendre du temps… et à en perdre. J’ai apprécié le fait d’être seule, face à moi-même. Ces moments de latence, on en connaît peu dans notre quotidien.

En 2017, vous avez reçu le prix LVMH pour les jeunes créateurs, en juillet dernier, vous décrochiez le premier prix du concours de l’Association nationale pour le développement des arts de la mode (Andam). Vous menez la vie trépidante d’une jeune prodige…

Oui, ces dernières années ont coïncidé avec le début de notre société. Ça a été un moment de croissance fulgurante, on n’a pas eu de très longues nuits. C’est vrai que j’ai vu comme une chance que l’industrie soit en pause.

Vous n’auriez pas saisi ce temps de vous-même, mais il vous a été offert en quelque sorte ?

Ce n’est pas évident de se l’autoriser quand l’industrie autour de vous ne s’arrête jamais. Même si c’est ce que vous voulez, c’est difficile à mettre en place, surtout quand votre business est en train de grandir.

C’est dommage que l’industrie de la mode ait eu besoin d’un si gros crash pour réagir

Avec votre “Lettre ouverte”, vous avez pris la parole pendant le confinement pour proposer des solutions concrètes. Était-ce nécessaire pour vous ?

Oui, il faut prendre la parole quand on en dispose. C’est dommage que l’industrie de la mode ait eu besoin d’un si gros crash pour réagir mais je trouve positif qu’il y ait un début de changement. Et je voulais en faire partie.

Depuis la création de la société, on avait commencé beaucoup de ces processus-là : des vêtements upcyclés, ou faits à 100 % de déchets. On me reproche souvent d’être pessimiste mais je réponds : je suis juste réaliste. Il y a de multiples problématiques à régler : comment on produit, comment on fonctionne. Il faut qu’on travaille tous ensemble sur ces questions.

L’écologie est depuis toujours au cœur de vos préoccupations. C’était une évidence pour vous ?

La première question que je me suis posée quand je me suis lancée, c’est : qu’est-ce que j’apporte ? Qu’ai-je de plus que les autres ? Me dire que j’allais construire quelque chose, constituer une équipe avec des gens qui veulent aller vers le même futur que moi m’a motivée. Cet avenir passe par de nouvelles solutions : qu’est-ce que le vêtement de demain ? Comment travailler mieux sur nos déchets, faire que cela soit circulaire ?

Vous mettez toujours le collectif en avant. Pourquoi ?

Parce qu’on ne peut pas changer le monde tout seul. Il faut parler, échanger. C’est ce que j’ai fait avec Dries Van Noten, notamment : il n’y a pas mieux que le collectif pour réfléchir. J’espère qu’on réussira à rester pragmatique.

On est assez connu dans la mode pour parler beaucoup mais faire peu, finalement… (Rires.) Mais on n’est pas les seuls ! Sauf que là, on est dans l’urgence, ça doit s’enclencher tout de suite. Si on veut pouvoir changer individuellement, il faut que le système change aussi.

Craignez-vous néanmoins que toutes ces ambitions soient reléguées au nom de la reprise économique et des emplois à sauver ?

De notre côté, on va continuer à être dans une approche radicale, qu’on soit suivi ou pas. Élaborer deux collections par an, c’est suffisant. Faire attention au nombre de pièces produites par saison, à l’utilité du produit, à sa durabilité mais aussi à la manière dont les choses sont produites, c’est nécessaire.

Nous continuerons à porter une attention à la matière : est-elle biodégradable ? Ou issue de nos déchets ? Je crois en l’action, donc “let’s do it”. Mais ne crions pas victoire trop tôt.

Qu’est-ce que le vêtement de demain ? Comment travailler mieux sur nos déchets, faire que cela soit circulaire ?

On dit souvent que vous êtes visionnaire. Le fait que depuis plusieurs années, et ce bien avant le Covid-19, vous proposiez des masques a renforcé cette idée.

Les masques sont arrivés il y a trois ou quatre saisons. Mais pour moi, c’était juste du concret : j’habite à Paris, je viens à vélo au bureau et c’est l’enfer. J’ai collaboré avec des fabricants qui avaient la capacité technique d’élaborer un masque filtrant la pollution. Pour que les client·es et les followers de la marque puissent utiliser leur vélo dans des villes polluées telles que Paris.

Mais vous êtes comme une éponge, votre travail semble se nourrir de l’époque.

J’essaie juste de me poser des questions sur l’utilité de la mode, sur le rôle que je peux jouer. J’aime l’idée que certaines pièces rentrent dans le quotidien.

Si c’est pour sauver une partie de notre monde, oui, ça vaudrait la peine de ne pas faire vingt-neuf fashion weeks par an dans tous les coins de la planète.

Faut-il réduire le nombre de défilés, organiser moins de fashion weeks ?

Oui, tout est possible. Si c’est pour sauver une partie de notre monde, oui, ça vaudrait la peine de ne pas faire vingt-neuf fashion weeks par an dans tous les coins de la planète. (Rires.) Les rythmes sont fous. Pour les créa-teur·rices, les “retailers”, les journalistes. Il·elles doivent être à Londres, Milan, New York, Paris. Et finalement tout ça manque de sens. Par manque de temps, le travail s’appauvrit, c’est dommage.

Pensez-vous que les consommateur·rices soient prêt·es pour ces révolutions ?

En tout cas, il•elles sont curieux·ses. Récemment, nous avons mis en ligne des vidéos qui montraient le processus d’upcycling dans la collection Regenerated. Je crois qu’il faut faire dans la simplicité : on a tou·tes envie de savoir d’où viennent les produits, comment ils sont faits. Ça permet d’être plus serein·e. On peut faire un parallèle avec ce qui se passe dans l’univers de la food.

Tout l’enjeu, c’est aussi de redonner de la valeur aux vêtements ?

Oui, car faire une robe avec un rideau vintage prend plus de temps que de la faire dans du tissu neuf. Ce sont des pièces uniques. Fabriquer en France ou en Italie, c’est aussi plus cher. Pour autant, l’un de nos objectifs est de faire de l’upcycling à des prix moins exorbitants : on aimerait bien rendre ces pièces accessibles à nos followers qui n’ont pas forcément un gros budget.

On fait tout très vite et, parfois, on ne sait plus très bien pourquoi on achète.

Vous critiquez les soldes et militez pour un calendrier qui laisserait plus de temps aux vêtements en boutique.

Les soldes, c’est assez pathétique. Pour des marques comme la nôtre, cela veut dire que certaines pièces se retrouvent à peine un mois en magasin au prix juste. Il faudrait donc qu’elles y restent plus longtemps. Et on doit s’interroger : quel est le sens de ces réductions ? Pourquoi consommer toujours plus ?

Attention, je ne suis pas contre, moi aussi j’aime bien quand c’est soldé. Mais la question c’est quand et à quelle fréquence ? On fait tout très vite et, parfois, on ne sait plus très bien pourquoi on achète.

Le minimum, c’est d’avoir envie d’aller au bureau le matin parce que tu sais que tu défends des choses qui te sont chères.

Vous étiez déjà très présente sur le digital, avez-vous accéléré encore la bascule ?

On n’a plus le choix. L’adaptation a parfois été violente mais ça a marché. On dispose de médiums intéressants qu’on n’avait parfois pas explorés jusqu’au bout : il faut que leurs usages perdurent pour nous faire gagner du temps et nous éviter de prendre l’avion. En termes écologiques, c’est précieux.

Quand j’ai vu les chiffres de la diminution de la pollution dans les villes pendant le confinement, j’ai été vraiment heureuse. C’est la preuve qu’on est complètement à côté de la plaque.

Les défilés peuvent-ils être simplement virtuels ?

Le show de septembre le sera. Par la suite, on verra en fonction de la situation sanitaire.

Cette période s’annonce très périlleuse pour les jeunes créateur·rices, notamment en termes économiques. Quels conseils leur donneriez-vous ?

Ce moment est à la fois passionnant, porteur de possibilités de changements, mais aussi extrêmement compliqué. Financièrement, c’est dur pour tout le monde, y compris pour des marques comme la nôtre. Car lorsqu’on produit moins, il y a des sacrifices à faire. Produire moins, c’est gagner moins. Fatalement, il y aura moins de créateurs pour produire moins de pièces.

Chez les plus jeunes, on sent pourtant une envie de faire de la mode presque comme un acte militant.

Oui, je pense que c’est la bonne voie et qu’il faut continuer. Tout le monde, dans ma société, a un engagement fort autour de l’écologie, de l’inclusivité. On travaille toutes et tous beaucoup. Le minimum, c’est d’avoir envie d’aller au bureau le matin parce que tu sais que tu défends des choses qui te sont chères.

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