Tout savoir sur le parapluie de Cherbourg

Si Aurillac demeure la capitale française du parapluie, Cherbourg s’impose avec sa manufacture dont les modèles s’arrachent, de l’Élysée au Japon. Ce succès est une saga familiale, celle de Jean-Pierre et Charles Yvon.

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“Quand deux porteurs de Parapluie de Cherbourg se croisent dans la rue, une sorte de connivence se crée entre amateurs d’objets de qualité”, sourit Charles Yvon. Le trentenaire est fier de la réputation de l’entreprise fondée par son père, Jean-Pierre Yvon, en 1986. Il en a repris les rênes en 2018. Deux ans plus tard, il en changeait le nom, rebaptisant Le Véritable Cherbourg en Le Parapluie de Cherbourg. Il a aussi stylisé le logo brodé aux armes de la ville qui le rend immédiatement reconnaissable. Et c’est tout.

Les fondamentaux édictés par Jean-Pierre Yvon, qui a dessiné luimême le premier modèle, avec ce galbe particulier qui résiste aux vents forts, demeurent. “Il a mis la barre de la qualité très haut. C’est de famille. Les Yvon sont manufacturiers en cuirs de père en fils à Cherbourg depuis 1800, fournisseurs des grands selliers parisiens. Nous fabriquons du solide, du durable. J’appelle cela du bon sens. Je crois vraiment que le temps du parapluie jetable – qui se casse au moindre coup de vent, dont aucun élément ne se recycle et qui est une catastrophe technologique et écologique – est révolu.”

Patrimoine de famille

Le Parapluie de Cherbourg est non seulement garanti deux ans, mais l’atelier assure le service après-vente à vie, même pour un minuscule accroc. “Un parapluie doit durer. C’est génial quand la grand-mère le transmet au petit-fils !” Charles Yvon a mûrement réfléchi le projet de devenir patron à son tour. Il a étudié l’économie et la gestion, puis le marketing, la communication et le management. Il a été vendeur dans les deux boutiques de la marque à Cherbourg, et s’est initié aux gestes de fabrication à l’atelier. Avant que son père parte en retraite, il l’a secondé pendant trois ans. “La résistance des matériaux m’a toujours passionné. J’ai rencontré beaucoup d’ingénieurs mécaniques, et visité des usines pour m’inspirer de leurs procédés de fabrication.”

Après l’Antibourrasque – modèle le plus résistant non seulement de la gamme mais aussi au monde, qui peut encaisser un vent de force 12 dans son mât en titane et ses baleines en fibre de verre, soit 155 km/heure, l’intensité d’un ouragan –, ils ont élaboré Le Parapactum, sorti en 2011. Ce parapluie du troisième type est utilisé par les services de sécurité de l’Élysée. “On a cherché à savoir jusqu’où pouvait aller la résistance d’un parapluie avant de nous demander qui pouvait avoir besoin d’un tel modèle. La réponse fut : les gardes du corps.” Avec ses 2,5 kg qui résistent aux chiens d’attaque, aux projectiles et même aux lames, le Parapactum a été commandé par plusieurs pays étrangers.

Fabriqués comme des bateaux de course

Ces “Formule 1” ont été testées à la soufflerie de l’Institut aérotechnique de Saint-Cyr-l’École, près de Versailles. Là où des cyclistes en préparation des jeux Olympiques ou le véliplanchiste ultra-médaillé Antoine Albeau peaufinent leur aérodynamisme. Charles Yvon aime comparer ses parapluies à des navires. “Non seulement en fabrication, nous parlons nous aussi de voile, de mât et d’accastillage, mais j’ai aussi découvert qu’empiriquement, en utilisant le titane, le carbone et certains modes d’assemblage, nous avions reproduit les techniques de construction des bateaux de course !” Cet attrait pour la mer, en plein port militaire, a donné lieu au printemps dernier à un partenariat avec la Marine nationale pour une édition spéciale de l’Antibourrasque, brodée d’une ancre blanche.

Au même moment, la marque apposait sur un autre modèle à lanière tricolore le chardon bleu de l’œuvre nationale du Bleuet de France ; 10 % des bénéfices de sa vente sont reversés aux victimes de guerre et d’actes de terrorisme. “Un parapluie est un important symbole de protection”, avance Charles Yvon. Le chiffre d’affaires de l’entreprise a bondi d’environ 60 % depuis qu’il l’a prise en main. Il espère développer encore ses ventes à l’international, en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud. Pourtant ses projets sont plus que jamais ancrés dans son territoire du Cotentin, là où il a ses fournisseurs, entre autres des fabricants de poignées ou de présentoirs. “Pendant la pandémie, j’ai vu des usines à l’arrêt faute de livraisons. Mais nous n’avons jamais cessé de tra vailler. Le local, c’est l’avenir.”

Un ancrage régional

En 2014, l’atelier a quitté Tourlaville, en périphérie de Cherbourg, pour s’installer en plein cœur de la ville, dans les anciens locaux de la Banque de France, un vaste bâtiment de 1900, quai Alexandre III face au port. Christine Brion, la soixantaine guillerette, s’en est réjouie. Cette couturière hors pair, née à Cherbourg, a fait ses débuts dans l’entreprise en 1996 comme manufacturière. “Le savoir-faire principal quand on veut faire un parapluie c’est de bien coudre.” En 2016, elle est de venue cheffe d’atelier, responsable des quelque 400 parapluies fabriqués chaque semaine par onze personnes, parfois jusqu’à 600 pendant les fêtes de fin d’année. Avec Charles Yvon, elle a élaboré le modèle enfant, dernier rejeton de la gamme sorti en mai, que l’atelier a conçu entièrement, des prototypes jusqu’au résultat final. L’entreprise ne compte ni studio de design, ni bureau d’études, ni imprimante 3D. Tout est créé in vivo.

“Zéro faute, zéro défaut”

La journée de Christine Brion commence par le pliage, avec son équipe, des parapluies fabriqués la veille. Repassés à la vapeur, ils ont passé la nuit à sécher ouverts, posés au sol ou accrochés à des fils au plafond. “Quand on arrive, c’est très joli, toutes ces couleurs.” Replier ce gros bouquet prend une heure. Il faut donner à chaque pan son pli central définitif. Plus de soixante-dix étapes de fabrication manuelles auront été nécessaires avant d’arriver à ce stade, avec pour mot d’ordre “zéro faute, zéro défaut”. “Il faut au moins deux ans pour les maîtriser, avertit la cheffe d’atelier. Quand on est bien dégourdi, on peut fabriquer un parapluie en une heure.”

Tout commence par la découpe en triangles d’un taffetas de polyester imperméabilisé de belle tenue, qui sèche vite et ne s’engorge pas. Ces triangles forment les huit pans du parapluie, cousus pour constituer la voile, la toile du parapluie qu’on fixe sur les baleines. La broderie aux armes de Cherbourg est réalisée par une machine ultra-perfectionnée dont les artisans ont appris à détecter la moindre casse de fil.

Des finitions de luxe

Une fois tous les pans cousus, vient l’opération la plus délicate : celle de l’ourlet périphérique, sept millimètres de bordure de toile joliment roulottée à la manière d’un foulard de luxe, qui fait office de cage antiretournement. “Quand nous faisons visiter l’atelier, j’entends des gens dire que c’est facile à faire, mais c’est justement l’opération la plus difficile. Il faut être très habile pour bien tenir le tissu sans prendre trop de matière, sinon le parapluie ne peut pas s’ouvrir !” Puis c’est la fixation du mât du parapluie, le collage de la poignée en châtaignier, charme ou érable, et l’accastillage, l’ajout d’un cône métallique au sommet du mât pour cacher l’œillet formé par les extrémités des huit pans réunis, mais aussi d’une bague et d’une plaque décoratives sur le manche, parfois dorées à l’or 18 carats. Le contrôle qualité de Christine Brion est impitoyable : “Une poignée éraflée, un ourlet pas droit, une tache sur le tissu, et on recommence tout.”

Après cinq ans à encadrer son équipe, elle a décidé de prendre sa retraite avec une impression de mission accomplie : “Je suis contente d’avoir pu suivre Charles Yvon. Il a complètement modifié l’organisation de la maison, augmenté la production et les exportations. J’ai su m’adapter, et ça, j’en suis très fière.”

Manufacture Le Parapluie de Cherbourg. 22, quai Alexandre III, 50100 Cherbourg-en-Cotentin. Tél. : 02 33 93 66 60. www.parapluiedecherbourg.com

Du cinéma à la réalité

Le film Les Parapluies de Cherbourg, palme d’or au festival de Cannes en 1964, a été tourné par Jacques Demy en 1962 à Cherbourg. Pour les habitants de la ville, ce fut un événement. Jean-Pierre Yvon, à peine adolescent à l’époque, en fut émerveillé. Plus tard, il eut l’idée de donner à sa ville la manufacture de parapluies devenus stars. L’entreprise, reprise par son fils, lui doit d’avoir hissé l’accessoire vers le haut de gamme, tel un sac ou un stylo, ainsi que sa commercialisation au Japon où Jacques Demy est une icône. La marque y réalise 5 % de son chiffre d’affaires.

Toujours sous les projecteurs

Les Parapluies de Cherbourg ont décidément une aura cinématographique. La maison est partenaire du dernier film de Christian Duguay avec Carole Bouquet, Mélanie Laurent et Pio Marmaï. Tempête, tourné à Cherbourg en mai, raconte une histoire de famille sur fond de courses hippiques. L’Antibourrasque rouge de Carole Bouquet y crève l’écran.

Hip hop sous la pluie

En 2017, les ateliers ont livré in extremis plusieurs modèles inédits, couleur or et argent, pour le clip de La Pluie, le duo d’Orelsan et Stromae. Charles Yvon a mis personnellement leur look au point avec Orelsan, qui revendique comme lui son attachement à la Normandie. Malgré le buzz, les créations n’ont pas pu être commercialisées, faute d’étanchéité suffisante hors plateau de tournage. “Dans les maisons cherbourgeoises, il y en a quatre ou cinq à l’entrée. On choisit l’Antibourrasque par grand vent ou un modèle pliant pour faire le marché sans s’encombrer.”

Ombrelle revisitée

Si l’ombrelle remonte à la Mésopotamie, il y a 4 000 ans, l’apparition du parapluie est plus récente. À la Renaissance, la soie de l’ombrelle qui protège du soleil est remplacée par une toile cirée pour s’abriter de la pluie. En 1718, le parapluie fait son entrée dans le dictionnaire de l’Académie française, défini comme une curiosité à la mode, un accessoire destiné aux femmes. De passage à Paris, vers 1750, le grand voyageur et négociant anglais Jonas Hanway s’en entiche et n’hésite pas à le porter malgré les moqueries des Londoniens. L’usage du parapluie se répand dans la société aristocratique anglaise, puis européenne, chez les hommes comme chez les femmes, et se démocratise peu à peu. En France, la capitale du parapluie est Aurillac, dans le Cantal, où des colporteurs le vendaient depuis le XIXe siècle. Les manufactures de la ville en fabriquent encore 70000 par an.

Article paru dans le numéro Femme Actuelle Escapades n°1 juillet-août 2021

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