Eurovision 2021 : quand la pandémie fait déchanter les fans français

La déception est à la hauteur de ses attentes. Pour la deuxième année consécutive, Stéphane n’assistera pas à l’Eurovision, ce concours dont il ne loupe pourtant aucune édition. Après l’annulation du concours l’an dernier en raison de la pandémie de Covid-19, ce juriste de 55 ans originaire de Rennes se faisait une joie d’aller à Rotterdam (Pays-Bas), samedi 22 mai, pour soutenir la candidate française Barbara Pravi. Cette fois, le concours a bien lieu, mais c’est le protocole sanitaire drastique qui a découragé beaucoup d’habitués…

Seuls 3 500 chanceux peuvent en effet assister aux soirées du concours dans la Rotterdam Ahoy, la gigantesque salle qui accueille l’événement, mais uniquement après avoir traversé un parcours du combattant*. Tout d’abord, seules les 16 000 personnes qui disposaient de billets pour l’édition 2020 ont pu tenter leur chance afin d’obtenir ce précieux sésame. Les heureux gagnants ont ensuite dû se soumettre à un protocole sanitaire strict. Car le gouvernement néerlandais demande à tout entrant sur le territoire d’observer une quarantaine de dix jours*, qui peut être raccourcie à cinq si la personne est testée négative à l’issue de ce délai.

Avec le protocole, la fête est moins folle

Avant de se rendre dans la salle de concert, un questionnaire est aussi envoyé aux spectateurs. Ils doivent attester n’avoir aucun symptôme. A l’entrée de la salle, un test PCR négatif de moins de 24 heures est exigé, et les participants doivent effectuer un autre test cinq jours après chaque show pour limiter tout risque de contagion. “Ajouté aux contrôles habituels de sécurité, ça fait lourd”, soupire Nisay, rédacteur en chef d’Eurovision-fr.net, l’un des sites francophones de référence sur le concours. Et à l’intérieur de la salle, si le masque n’est pas obligatoire, les spectateurs doivent rester sagement assis tout au long du show. Loin des images de fête diffusées chaque année, avec des grappes de fans dansant dans la fosse.

Face à cela, beaucoup de Français qui font habituellement le déplacement ont préféré renoncer. “Le choix a été difficile, je dirais même douloureux”, reconnaît Stéphane, qui vit très mal cette édition où les fans sont mis de côté, faute d’alternative sanitaire satisfaisante. Comme la plupart des habitués du concours, il fait partie d’Eurofans, l’association officielle française, membre du réseau de l’Organisation générale des amateurs de l’Eurovision (OGAE), qui réunit les fans du monde entier.

“Il y a énormément de déception, le public étranger est mis de côté. Quel fan peut financièrement s’engager à rester dans un hôtel dix jours pour ensuite aller sur site une semaine ?” s’interroge Julien, 39 ans, originaire de Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme).

“Les conditions sanitaires sont trop drastiques pour qu’on ait une chance d’y aller. Le fait d’être vacciné n’entre même pas en ligne de compte.”

à franceinfo

D’autres ont choisi de renoncer par prudence. “Je me dis que pour ma santé et celle de mes proches, c’est plus sage de ne pas y aller”, relativise Nisay, qui se déplaçait pourtant chaque année depuis 2013. “J’aurais été plus concentré sur les contraintes liées à la prévention du Covid-19 que sur les répétitions et ce qu’ont prévu les organisateurs.”

Le blues des “Eurofans”

Pour ces passionnés, le concours n’est pas qu’un simple divertissement : “J’ai le concours chevillé au corps”, assume Dalécio, 39 ans. L’an dernier, l’annulation a été pour lui comme “un drame” : “Je l’ai vécu comme un déchirement.” Toutes les chansons de l’édition 2020 ont fini dans la corbeille de son ordinateur.

“C’est une passion qu’on vit de façon quasi-quotidienne, abonde Stéphane, notamment lors des sélections nationales”. Celles-ci s’étalent tout l’hiver, tous les week-ends. La saison commence traditionnellement à Noël avec l’Albanie et s’achève à la mi-mars, lorsque la Suède choisit son représentant. Avant même le concours, chacun a son favori. Pour tout fan qui se respecte, se rendre dans la ville hôte du concours devient alors un objectif incontournable :

“Quand on va sur place, on se rend compte qu’on n’est pas seuls. C’est un moment qu’on n’oublie pas. On vit dans une bulle, c’est multiculturel, on rencontre des gens du monde entier. C’est un moment magique. Il n’y a que les fans qui peuvent comprendre.”

à franceinfo

Après plus d’un an de pandémie, Julien, soignant, espérait Rotterdam comme “une récréation, un moment pour me permettre de souffler. Pour le coup, le blues y est”. Si habituellement, les fans vivent ce qu’ils appellent une “dépression post-Eurovision”, Stéphane lui vit cette année un “blues pré-Eurovision”.

“J’ai presque hâte que ce soit terminé, j’ai les larmes aux yeux de me dire que je n’y serai pas.”

à franceinfo

“Au sein de l’association, beaucoup nous disent : ‘On n’y va pas, pas cette année’. On a vu une chute des effectifs, on est passé de plus de 400 membres, à 350”, souligne Benoît Blaszczyk, secrétaire général d’Eurofans. “C’est peut-être lié au fait que l’adhésion donne un accès privilégié à des tickets. Or, cette année, il n’y a pas eu de vente.”

L’année où la France peut gagner

A défaut d’être dans le public, ils seront nombreux devant leur télévision pour suivre le concours, mais aussi “sur les réseaux sociaux avec les autres ‘Eurofans’ pour échanger”, commente Christophe. Même programme chez Guillaume : avec un ami belge, ils en profitent pour faire un menu avec les plats des principaux pays participants. Stéphane sera seul devant son écran, “parce que je sais que je vais pas du tout avoir le moral. J’ai envie que la France fasse un bon score, mais il y aura un gros coup de blues. Si on gagne, se dire qu’on pourrait ne pas y être, c’est terrible.” La représentante française, Barbara Pravi, figure en effet parmi les favoris chez les parieurs*. 

Ce fan souligne également le rôle majeur du public dans l’événement : “La magie du concours, c’est la rencontre de ces milliers de fans avec les artistes. On leur transmet cette ambiance, qu’on apprécie la chanson ou non. Les artistes ressentent cette ferveur.” Cette année, avec moins de spectateurs, plusieurs “Eurofans” craignent de perdre l’émotion partagée avec le public lors des prestations. “Il va quand même manquer quelque chose, même si on est déjà bien contents d’avoir une édition”, reconnaît Joséphine, étudiante vendéenne de 19 ans.

Dans l’attente des résultats de la finale, beaucoup se projettent désormais sur le mois de novembre où la France accueillera l’Eurovision junior : “Ce sera l’occasion de se retrouver et de vivre notre passion. L’Eurovision en France, c’est quelque chose qui nous fait rêver depuis longtemps, même si ce n’est pas le concours adulte”, assure Fabien.

* Ces liens renvoient vers des contenus en anglais.

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