Festival du film d'Histoire de Pessac : quand Histoire et Cinéma sont deux mots qui vont très bien ensemble

Tôt dans la matinée au cinéma Jean Eustache de Pessac, comme une tribu, les cinéphiles férus d’histoire envahissent les salles de projections. Documentaires d’actualité, fictions en costumes, films d’animation sur des pans de l’Histoire oubliée et vieux westerns sont à l’affiche. Demandez le programme !  

L’histoire du XIXe siécle 

Quel rapport entre le flamboyant Guépard de Luchino Visconti, le très historique « Le jeune Karl Marx » de Raoul Peck ou le culte La ruée vers l’or de Chaplin ? Ces films réalisés entre 1924 et aujourd’hui racontent tous le XIXe siècle. C’est le thème principal de cette édition, avec plus de 40 longs métrages, souvent des classiques mais aussi des pépites oubliées. Pourquoi le 7e Art s’est-il nourri de ce siècle ?

 

Si jusqu’à la fin du XIXe siècle, les Balzac, Flaubert, Dumas ou Hugo ont été les historiens du quotidien, le cinéma qui naît en 1896 s’inspire naturellement de ce siècle riche en évènements et bouleversements. 

Les inventions spectaculaires du chemin de fer au bateaux à vapeur, les remous politiques, la naissance des grandes idéologies et des récits épiques … que demander de mieux pour un réalisateur. Parcourir le XIXe siècle, c’est aller du Napoleon d’Abel Gance jusqu’au Van Gogh de Minelli.  

Comme le souligne Pierre-Henri Deleau, délégué général du festival « Que serait Hollywood sans le western et 99% des westerns se passent au XIXe siècle,le western, c’est l’histoire des Etats-Unis« .

Jean-Noel Jeanneney, historien et président d’honneur du festival surenchérit : « cette longue durée porte un foisonnement de passions, de couleurs, de créations multiformes, de mouvements collectifs, de drames sanglants et d’heureuses libérations dont ne pouvait que s’emparer le cinéma. »

Du coté des drames et des combats, ce sera Louise Michel, la rebelle de Solveig Anspach, du côté du capitalisme naissant Au bonheur des dames de Julien Duvivier, et pour l’industrie triomphante et les luttes ouvrières : Germinal d’Yves Allegret. 

Il est étonnant  de s’apercevoir que chacun de ces films peut être regardés à l’aune des séismes actuels. La révolution industrielle conduisant au péril écologique quand le capitalisme naissant entraînera un monde inégalitaire parfois au bord du chaos social. Ces films faisant le pont entre le XIXe et le XXe restent à réaliser.  

Histoire de courage ou de lâcheté 

Au côté de la rétrospective XIXe siècle, le festival offre une sélection de film d’Histoire inédit dont le très attendu Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé 

Parce qu’un film d’Histoire nécessite la reconstitution d’une époque lointaine, revenons en mars 2020, quand les rues de Montmartre vivaient ce retour vers le passé.

L’équipe d’un film investissaient les rues de la Butte Montmatre pour les transformer en décor des années sombres de l’Occupation. Affiches appelant à dénoncer les Juifs et devantures peinturlurées de slogans antisémites rappelaient ces années sombres et tragiques.  

C’était le tournage de Adieu Monsieur Haffmann de Fred Cavayé qui est présenté en avant-première dans la sélection compétition fiction du festival, sa sortie étant prévue en Janvier prochain.  

Adapté de la pièce du même nom, le film raconte comment Joseph Haffmann (Daniel Auteuil ), joaillier juif cède sa boutique à François Mercier (Gilles Lellouche) son employé, pour sauver sa famille de la déportation. Mais le joaillier ne parvient pas à rejoindre la zone libre et se retrouve prisonnier dans sa propre cave pour échapper aux nazis.

Mercier n’hésite pas longtemps entre lâcheté et courage. Suivra un huit clos étouffant, un thriller au temps des collabos dans lequel Blanche Mercier (Sara Giraudeau) pourrait bien être la clé, celle qui changera le destin de ces deux hommes. 

Peu de film français ont affronté la question de la Collaboration, Lacombe Lucien de Louis Malle ou Monsieur Klein de Joseph Losey ont dressé le portrait des collabos. Pour raconter cette époque, Fred Cavayé s’est transformé en historien : « J’ai regardé des documentaires de l’Ina sur ces gens qui ont collaboré, j’ai aussi été à la Bibliothèque de France pour voir les lettres de dénonciation ». 

L’atmosphère étouffante qui se dégage de Adieu, Monsieur Haffmann nous replonge à l’heure de ce choix : collaborer ou résister. 

La commune, portrait d’une révolution 

Les lieux d’histoire ont aussi leurs géographies. Si Monsieur Haffmann se déroule dans les rues de Montmartre durant l’Occupation, 70 ans plus tôt, ce quartier fut celui de la Commune. 1871, un évènement sanglant raconté jusqu’à maintenant par les écrivains (Victor Hugo en tête) ou les dessinateurs de presse. 

Car les historiens ont longtemps cru que la Commune n’avait pas été immortalisée en image. Ce serait sans compter sur Bruno Braquehais, photographe sourd et muet, qui tel un reporter de guerre parcourt les barricades et immortalise les Communards. Cédric Condon a retrouvé ses précieux témoignages photo et le raconte dans 1871. La commune portraits d’une révolution. Leur regard frontal face à l’objectife émeut, car à cet instant le photographe capte l’illusion de la victoire.

Mais la Commune sera écrasée et les Versaillais, vainqueurs, détourneront  alors ces images. Elles seront confisquées ou détruites. Et pire, au grand dam de Braquehais, elles serviront aux forces de police d’identifier les insurgés.

A l’heure où la question de l’alliance contre nature entre journalistes et forces de l’ordre revient d’actualité, ce documentaire en raconte les préliminaires. 

Massoud, l’héritage 

Au festival de Pessac, le présent et le documentaire ne sont  pas oubliés. Retrouver le Commandant Massoud à travers les images d’archives et les témoignages de ceux qui l’ont le mieux connu, dans le documentaire réalisé par Nicolas Jallot, prend un tour bien différent depuis le 15 août dernier. Depuis que les talibans sont entrés dans Kaboul et ont pris le pouvoir.

Par sa connaissance de l’Afghanistan, le réalisateur de Massoud l’héritage retrace l’icône, le libérateur, celui qui fait obstacle aux russes et aux talibans, mais aussi sa part d’ombre, celle d’un chef de guerre qui a parfois fait de mauvais choix.  

La plus grande force du documentaire est de nous présenter son fils. Ahmad Massoud avait 11 ans lorsque son père fut assassiné. Nous le voyons sur les images d’archives lors des obsèques du Commandant. Et déjà dans son regard teinté de tristesse, se lit la volonté de marcher dans les pas de son père. Pour Nicolas Jallot la question de l’héritage et la place du fils dans la suite du combat ne se pose pas.

« La question ne se pose pas, c’est le seul et l’unique qui résiste aux talibans. La question n’est pas de savoir s’il faut ou non le soutenir ou s’il a les épaules, c’est le seul. C’est une image, une icône, son fils est appelé à reprendre le flambeau, et en plus il lui ressemble. La différence, c’est que le père était un militaire, le fils est un politique. »  

Histoires de femmes : de Duras aux femmes au foyer 

Le festival propose de nombreux portraits de femmes. Celui de Louise Michel en fiction, celui de Simone de Beauvoir ou le Marguerite Duras. L’écriture et la vie de Lisa Baron.

« Écrire, c’est ne rien dire, un écrivain, c’est muet, un livre c’est la nuit » et Marguerite Duras pleure. Ces confidences ouvrent le documentaire et sonnent comme l’épitaphe de la passion dévorante de Duras pour l’écriture. Lisa Baron, la réalisatrice dit de Marguerite Duras qu’elle fut une femme engagée et une amoureuse transie, mais surtout parfois une écrivaine incomprise. 

Et de constater que beaucoup se sont trompés après le succès de L’Amant, le Goncourt de 1984. Il est délicieux de regarder Jean-Jacques Annaud ou Claude Berri tenter vainement de convaincre la Duras d’adapter le succès de librairie. Ses réponses sont déjà de l’écriture. Personne n’a réussi à capturer l’auteure, (en dehors de Benoît Jacquot) et comme elle le dit : « A mesure que j’écris j’existe moins ».

A l’opposé des femmes sont restés dans l’ombre, et certaines le regrettent. Dans L’histoire oubliée des femmes au foyer, Michele Dominici nous conte « la merveilleuse vie de la femme au foyer ».

Années 60/70, les 30 glorieuses s’épuisent et dans leurs journaux intimes ces femmes nous racontent leur ennui, leur fatigue, leurs espoirs déçus après leur coup de foudre. Michele Dominici savait que devant une caméra il serait difficile d’avouer ces longues journées de femme au foyer, alors c’est dans leurs journaux intimes qu’elle a puisé ces confidences. « Aux hommes, la conquête du monde, aux femmes la conquête d’un homme », dit-elle joliment mais tristement .

Arte France / Squawk – 2021

Car le mariage à cette époque veut dire vie au foyer et travaux quotidiens. « Quand j’ai dit aux gens que je faisais un film sur les femmes au foyer on me disait : ah bon tu vas mettre des pubs marrantes des années 50/60 ? Je répondais : non je vais faire le contraire. Je me suis rendu compte que ces femmes, dans leurs journaux intimes, étaient sans concession sur leurs désillusions, sans fard sur leurs malheurs et c’est cela que je voulais mettre en avant. Dans le film je voulais monter que le travail avait une valeur et que sans le travail de ses femmes beaucoup d’homme n’auraient pas fait carrière. » 

Festival de Pessac
Jusqu’au lundi 22 Novembre
Cinéma Jean Eustache, 7 rue des poilus 
Le programme

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