Friends, HIMYM, Gilmore Girls… L'importance du QG dans les séries

Bien plus qu’un arrière-plan, le “quartier général” des héros d’une série capture l’identité de cette dernière, de l’instauration de son atmosphère à la fabrique de ses codes populaires.

Des années après l’arrêt de Friends, le “Central Perk” – et l’usure de ses fauteuils oranges – demeurent un modèle de “quartier général” inégalé. Foyer de scènes cultes à l’écran, décliné en set LEGO et pop-up stores occasionnels dans la réalité, le café des amis new-yorkais assure à la série un engouement durable. Mais outre sa récurrence, pourquoi le dénommé “QG” s’impose-t-il comme un détour incontournable de la culture sérielle ?

Phénomène universel

S’il est un lieu d’habitude, le “quartier général” a surtout pris celle de surgir dans nos séries. Hôte attitré du petit-déjeuner des filles de Gilmore Girls, après-midis prolongés de Friends ou soirées agitées d’How I Met Your Mother, l’endroit privilégié des retrouvailles s’est attribué un rôle-titre au fil du temps. La preuve : les banquettes du “Pop’s Chock’lit Shoppe” de Riverdale continuent d’accueillir la tourmente adolescente, près d’un demi-siècle après l”Arnold’s Drive-In” d’Happy Days. Adopté par les bandes d’amis des sitcoms comme celle de Seinfeld, le QG s’est également infiltré dans les séries plus dramatiques. En témoigne le comptoir du “Emerald City Bar”, auquel les médecins de Grey’s Anatomy essaient tant bien que mal d’oublier leurs journées. D’une fiction à l’autre, défiant les époques et les genres avec une constante déconcertante, les endroits défilent et se ressemblent… ou presque.

Capsule identitaire

Pour l’audience embarquée en milieu inconnu au début d’une série, le QG plante rapidement le décor. Selon sa configuration, il peut en effet se révéler un bon indice sur le fond de l’histoire qui va nous être racontée, de la situation géographique et culturelle à la classe socio-économique de ses clients. Restaurant familial typique des États-Unis, le “diner” est le lieu commun du QG. Des grandes villes à la périphérie, il attire – par son accessibilité – aussi bien les plus jeunes (That ’70s Show, Beverly Hills, 90210) que les plus âgés (Seinfeld, Parks and Recreation). Dépendamment du ton de la série, ceux-ci peuvent s’y loger dans une atmosphère au choix solaire (Newport Beach) ou plus feutrée (Riverdale).

Animés par la volonté de contourner l’interdiction de consommer de l’alcool, les lycéens peuvent cependant lui préférer les lieux à ciel ouvert. À l’image du terrain de basket des Frères Scott, il sont les symboles des petites villes moins développées où l’on s’ennuierait n’importe où, à condition d’y être accompagné. Leurs 21 ans révolus, les protagonistes prendront plutôt la direction du bar, prémices d’une habitude tenace qui les suivra dans la trentaine, avec la vie en coloc (How I Met Your Mother, New Girl). Pratique car adapté aux sorties de bureau, horaires décalés et budgets serrés de jeunes actifs (Brooklyn Nine-Nine, Grey’s Anatomy), l’endroit attire moins les héroïnes plus aisées ou les mères de famille. Dans Sex and the City, celles-ci préfèreront en effet rattraper le temps perdu dans l’ambiance plus calme – et exclusive – du restaurant branché.

Le cadre ainsi posé, il deviendra pour le spectateur un vecteur d’attachement à la série avec la constance du rendez-vous. À chaque épisode ou presque, comme un contrat tacite, le public retrouve un décor identique (à l’exception de certains détails, comme les œuvres d’art du “Central Perk” changées régulièrement). Les protagonistes y sont à leur place attribuée : usant les mêmes assises au premier plan – avec risque de perturbation si celles-ci sont occupées – ou s’affairant derrière le comptoir au second… puisqu’il n’est pas rare de s’attacher aux visages familiers du personnel. Lorelai Gilmore ne pourrait le contredire.

D’abord inconnus, voire silencieux (rôle de figuration à l’origine, Gunther n’a parlé qu’au 33ème épisode de Friends), les managers des établissements en deviennent progressivement les dignes représentants. N’hésitant plus à reprendre – ou s’enticher de – leurs habitués, ils les invitent parfois à travailler sous leurs ordres, aux risques et périls d’affaires jusque-là rondement menées. Une astuce scénaristique qui permet à la fois de développer un nouvel arc narratif et renforcer la place centrale du lieu dans la série. C’est le cas de New Girl, où “The Griffin” témoigne de l’évolution de Nick, propriétaire du bar après y avoir été longtemps barman.

N’en déplaise à Carrie Bradshaw, il est d’ailleurs plus naturel pour l’audience de s’identifier à ses héros fictifs dans cet environnement – qu’ils y travaillent ou passent le temps – que dans l’immensité d’un dressing new-yorkais. Preuve tangible d’une routine bien ancrée, le QG devient finalement l’occasion d’apprendre à connaître plus amplement les personnages qui s’y dévoilent individuellement. En terrain connu, ces derniers célèbrent leurs victoires et noient leurs peines dans les mêmes verres. Ils nourrissent leurs addictions (au café pour Gilmore Girls et aux gaufres dans Parks and Recreation), trahissent des valeurs controversées – de “ne pas partager sa nourriture” à l”application d’un “bro code” – et exposent leur sens de la créativité à coup de compositions musicales… originales. Là, ce qui n’était à l’origine que les us et coutumes des protagonistes s’imposent doucement à l’extérieur comme les codes populaires de la série, qui participent à son succès sur la durée.

Repère de scènes cultes

Bien qu’approprié inconsciemment par nos héros fictionnels, le QG reste un lieu public neutre, qui permet donc de réunir facilement l’ensemble du casting. Il est notamment le lieu d’introduction de personnages majeurs : difficile d’oublier l’entrée tonitruante de Rachel dans Friends, ou celle plus discrète de Mike ensuite, qui finira par épouser Phoebe devant ce même café. Comme de rencontres décisives avec, en tête, celles de Ted et Robin dans How I Met Your Mother – grâce au fameux “Have you met Ted ?” – ou de Meredith et Dereck, dont le lendemain de soirée fait office de scène d’ouverture de Grey’s Anatomy. En offrant ainsi un terrain d’interaction aux protagonistes qui ne se fréquenteraient pas naturellement chez eux, ou un autre environnement à ceux qui le font déjà, le QG crée un nouveau rythme et peut dès lors servir l’avancée du scénario. Au cœur de ce catalyseur d’émotions, les personnages refont le monde, se déchirent ou se retrouvent.

Il symbolise surtout un refuge aux cadres familiaux ou conjugaux parfois asphyxiants (Sex and the City) et plus généralement, aux figures d’autorité parentales, professionnelles ou scolaires. Loin de la maison, du lycée ou du travail, les personnages – délestés un instant de leurs responsabilités – retrouvent une liberté de parole et d’action propice à leur développement. À l’abri des regards indiscrets, le QG devient paradoxalement presque gage d’intimité et ainsi, le théâtre de nombreux lâcher-prises (pas uniquement aidés par l’alcool). En témoignent les romances qu’il a permises, ou celles, battant en sourdine, qu’il a cristallisées. Comment oublier les premiers baisers d’Izzie et Alex, Callie et Arizona dans l’obscurité du “Emerald City Bar” de Grey’s Anatomy, ou les retrouvailles attendues de Ross et Rachel à la fermeture du “Central Perk”.

“QG partagé”

Dans le dernier épisode de la saison 4 des Frères Scott, les jeunes de Tree Hill se réunissent au “River Court” et concluent leurs années lycée en y taguant “We were here” (“Nous étions là”). Dans le plan d’ouverture de la saison suivante, l’inscription – effacée par les quatre années écoulées – se devine à peine. Sur le terrain déserté, Lucas se tient désormais seul. L’endroit est identique, mais l’atmosphère changée. Et pour cause : l’essence de ce qui en faisait un « quartier général » a disparu. Car pour le définir, il faut s’affranchir de la richesse esthétique ou matérielle de l’espace : le QG n’est pas ses murs, mais ce qu’il abrite. Il est les histoires qu’on y vit et les personnes avec qui on les partage, comme le marqueur public d’une période – plus ou moins prolongée – de vie privée.

D’abord impersonnel, le lieu finit par nous appartenir à force de visites régulières et d’instants prolongés, et devient cette maison à l’extérieur où la notion de “famille” se voit très élargie. Dans une série, il est finalement le témoin de liens, entre les personnages ou avec le spectateur qui, amadoué par les souvenirs d’endroits qu’il a lui-même fréquentés, a accepté ce QG et ces amis comme les siens. Simple lieu de tournage à l’origine, il deviendra une véritable étape de pèlerinage pour les fans soucieux de retrouver (et assurer par leur passage) l’héritage de la série une fois celle-ci terminée. Dans un monde réel qui tourne au ralenti, le “quartier général” gagne finalement en symbolisme : il est tout ce qui nous a manqué dehors et que nous avons cherché dans le refuge de la fiction.

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