« "Le rap dérape" ne signifie pas qu’on étudie uniquement les dérives »

  • M6 diffuse ce dimanche en deuxième partie de soirée un numéro d’Enquête exclusive intitulé « Quand le rap dérape ».
  • Des Etats-Unis à la France, le reportage revient sur les origines du genre musical le plus populaire aujourd’hui.
  • « On a voulu interroger les raisons pour lesquelles le rap est partout », explique à 20 Minutes Marc Garmiran, coréalisateur du reportage avec Laetitia Kretz.

Les fans de rap risquent de grincer des dents. Dimanche, à 23h10,
M6 diffuse un numéro d’Enquête exclusive intitulé… « Quand le rap dérape », présenté par la
chaîne comme une « plongée inédite dans les coulisses du genre musical le plus populaire et le plus controversé de notre époque ». L’occasion, pour le programme de dégainer le trio sexisme, drogue et violence, quitte à perpétuer les clichés sur les rappeurs. 20 Minutes s’est entretenu avec Marc Garmiran, coréalisateur de ce documentaire.

« Quand le rap dérape »… Pourquoi cet angle ?

Le titre, ce n’est pas nous, c’est la chaîne. « Le rap dérape » ne signifie pas que l’on étudie uniquement les dérives. Ce titre-là peut avoir plusieurs sens : le rap reste la voix du ghetto pour beaucoup de musiciens en France ou aux Etats-Unis, mais il est aussi devenu une machine commerciale que l’on peut considérer comme un « dérapage » d’un point de vue plus puriste.

Cela fait longtemps que les médias abordent les « dérives » du rap. Que souhaitiez-vous dire de plus ?

On parle aussi d’autres choses dans le documentaire. On raconte comment la musique aide les gars à s’en sortir. Le premier rappeur interrogé dénonce la violence de son quartier dans ses chansons. Lorsqu’on évoque Gims, on ne parle plus des dérives du rap mais d’un rappeur qui est devenu une star importante. On n’est pas bloqué sur des questions de drogue ou de sexisme. Par contre, lorsqu’on écoute ou que l’on voit les clips des chansons, c’est vrai qu’on se dit que c’est vraiment très agressif, voire violent. Alors, on se demande pourquoi, puis les gars nous expliquent ce qu’ils vivent au quotidien et ce qu’ils dénoncent dans leurs chansons.

Aux Etats-Unis, la société est relativement violente et le rap fait écho de cette violence. Les rappeurs viennent de quartiers difficiles, où la seule issue pour beaucoup est le trafic de drogue, forcément il y a des risques. Donc il y a davantage de rappeurs qui se retrouvent en prison ou avec des problèmes plus sérieux. Ce n’est pas nous qui le disons, statistiquement, plus de rappeurs sont tués en comparaison à d’autres genres musicaux. Parmi les rappeurs programmés au festival où l’on s’est rendu [le Rolling Loud Festival à New York] l’un d’entre eux a depuis été tué. Donc oui, il y a pas mal de violence. Les gars essaient de s’extraire de leur milieu dès que leur carrière décolle, mais ils sont bien souvent rattrapés par la violence du quartier qui les suit, dans le sens où le type est devenu une star donc on va lui demander des comptes etc.

Vous parlez du rap « à l’eau de rose ». Pourquoi ne pas avoir interrogé des artistes issus de ce genre ?

Aux Etats-Unis, on s’est intéressé à Baltimore, Atlanta où le courant dominant est la trap. On s’est alors moins concentré sur un rap commercial tel que Jul en France. Après, on a aussi eu beaucoup de rappeurs qui ne voulaient pas nous parler.

Comment l’expliquez-vous ?

Le rap est devenu suffisamment important pour ne plus avoir besoin des médias mainstream : ils ont leurs propres médias, leurs revues, leurs chaînes télés, leurs relais. Ils n’ont donc pas besoin d’une chaîne comme M6 pour exister, pour faire connaître leur musique. De plus, les artistes estiment être maltraités par les médias grand public qui, justement, ne voient que le côté violent, agressif du rap. Alors on nous a vus venir de loin (rires) et beaucoup de rappeurs en France n’ont pas souhaité qu’on discute de leurs activités.

Il est fréquemment reproché aux médias de s’intéresser à l’aspect sociétal du rap plutôt qu’à ses caractéristiques artistiques…

On ne travaille pas pour une émission musicale, donc l’objectif n’était pas de raconter les différentes tendances du rap ou son aspect musical en tant que tel. Ce qui nous intéressait, c’était de raconter les raisons pour lesquelles ces artistes se sont mis à faire de la musique, ce que cela représente pour eux, pour la ville, pour leur communauté. C’est une vision française des choses : on a toujours voulu donner un rôle social et politique au rap. Les rappeurs se sont retrouvés les porte-paroles d’une jeunesse issue de l’immigration au moment de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, dans les années 1980, puis dans les années 1990. Depuis on est resté sur cette représentation or, le rap en France est très divers et je ne pense pas qu’aujourd’hui les rappeurs se sentent porte-paroles de quoi que ce soit.

Cependant, les clichés sur le rap persistent. Il est le seul genre musical à essuyer de telles critiques…

C’est comme ça. Le rock’n’roll dans les années 1950, c’était une musique de « voyous ». Le rap est aujourd’hui la musique la plus écoutée, qui infuse partout. Le rap n’est pas essentiellement dans des textes de chansons, il est dans la publicité, dans les ascenseurs. Ce qui est intéressant c’est de savoir pourquoi il est partout. Il serait intéressant de se pencher sur l’aspect plus artistique, sur la musique elle-même, ce qu’on n’a pas vraiment fait. Ce qui plaît également, c’est cette image bad boy, c’est aussi cela qui fait vendre. Les gamines, dans les cours d’école, elles font des gestes obscènes, elles reprennent des propos dont elles ne connaissent même pas la signification parce que c’est dans les chansons. Si le rap marche, c’est aussi parce qu’il y a aussi cette image un peu trash. C’est un argument de vente. Des rappeurs jouent de cette image de voyous alors qu’ils sont dans des familles bon chic bon genre.

Dans le documentaire, l’un des rappeurs du groupe CG6 affirme : « Ça n’est pas parce que je suis dans un bureau que je suis un homme d’affaires, et ça n’est pas parce que je tiens une arme que je suis voilà quoi… Tout ça pour dire qu’il ne faut pas prendre ça au premier degré. Il faut savoir faire la part des choses, entre clip et réalité. » Le rap est trop pris au premier degré ?

Si l’on prend les auditeurs et les fans pour des gens intelligents, je pense qu’ils font la part des choses, mais si on les prend pour des abrutis, c’est sûr qu’on peut imaginer qu’ils vont prendre ça au premier degré. Il ne faut pas prendre leurs paroles au premier degré, c’est évident, d’autant plus que ceux qu’on a pu rencontrer sont des gars très sentimentaux, qui ne sont pas du tout machos dans leur vie quotidienne, qui mettent en garde les gens dans leurs chansons, ils ne disent pas : « Il faut faire comme ci, comme ça, prendre de la drogue », au contraire.

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