« Les choses qui me faisaient rire ne m’amusent plus », clame Dupontel

  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • A l’occasion de la sortie de son film, « Adieu les cons » en salle depuis mercredi dernier, Albert Dupontel livre un état des lieux de la culture et de la société.
  • S’il avoue être pessimiste pour l’avenir, il garde une foi intacte en la solidarité de la population.

Albert Dupontel est un homme passionné qui cache un gros cœur derrière une grande gueule. Un acteur et réalisateur, qui a su imposer, de film en film depuis Bernie en 1996, sa forte personnalité dans le paysage du cinéma français. A l’occasion de la sortie d’Adieu les cons ce mercredi au cinéma,
20 Minutes a sondé l’inquiétude de l’artiste face aux
conséquences de la crise sanitaire. On discerne dans ses propos un peu d’espoir certes, mais surtout un vrai sentiment d’impuissance et de colère.

Pensez-vous qu’il soit vraiment judicieux de sortir votre film en ce moment ?

En tout cas, je suis content de voir que des gens essaient de braver le Covid-19 pour retourner dans les salles. J’espère juste que les salles ne vont pas devoir fermer complètement, et pas seulement parce que ça m’arrange et que cela fait l’affaire des exploitants de cinéma. Le problème est beaucoup plus large. La culture est notre identité et nous connaissons une vraie perte d’identité en ce moment. Il est important qu’il existe des repères culturels. Il est temps de renouer avec notre culture pendant que les films américains ne sont pas là ! Et on a quand même là une belle opportunité… Malgré les restrictions, les choses semblent bien se passer. On sent un véritable appétit des spectateurs qui ont été privés de cinéma. Les films qui devaient marcher attirent le public et c’est rassurant.

A quels repères culturels faites-vous allusion et à quoi peuvent-ils servir ?

A titre personnel, certaines œuvres m’ont beaucoup aidé en me permettant d’avoir l’impression d’appartenir à un groupe. Certains artistes me font me dire que je pense comme eux, que j’ai envie de rire comme eux, que je suis comme eux. C’est capital, car ça fait chaud au cœur. L’art permet de mieux accepter la réalité, de la rendre plus supportable. Je dois beaucoup à des gens comme les Monty Python : 
Terry Gilliam le réalisateur de Brazil, ou
Terry Jones disparu cette année et à qui j’ai dédié mon film. Leurs œuvres m’ont permis de libérer ma propre imagination en me faisant sans sentir moins seul. J’espère que le cinéma peut encore apporter ce type de soutien à qui en a besoin.

Vous évoquez des artistes et des films des années 1970 et 1980. En quoi le cinéma a-t-il changé depuis cette époque ?

Adolescent, j’allais voir des films italiens, espagnols… Aujourd’hui, cette Europe de la culture a disparu. On a la même monnaie mais les marchands ont pris le contrôle et on a perdu notre communauté d’esprit. C’est terrible. On ne peut pas transformer un individu en consommateur tout au long d’une vie. La culture est un bon moyen de comprendre qui l’on est, d’où l’on vient et comment le monde fonctionne. C’est indispensable dans une société angoissante comme la nôtre. Les dirigeants européens ont créé une Europe économique. Elle existe peut-être sur le papier, mais pas en pratique puisqu’il n’y a pas d’entraide.

Comment cette situation anxiogène se retrouve-t-elle dans votre film, pourtant tourné avant la pandémie ?

On n’a pas attendu le Covid-19 pour que les choses aillent mal ! Je montre le monde tel que je le vois en l’enjolivant de mon mieux. Et la société actuelle n’a rien qui puisse me remonter le moral. Cela dit, je reconnais que je fais toujours un peu la même chose comme l’auteur limité et redondant que je suis. La seule chose qui change est que mes films sont de plus en plus sombres. C’est une forme d’impudeur que d’enlever mon nez rouge de clown pour me montrer à nu sans gag et sans provocation. L’époque a changé depuis Bernie et moi aussi. J’ai mûri. Les choses qui me faisaient rire ne m’amusent plus. J’ai envie de parler du monde actuel, de cette société rigide. Je suis conscient que j’enfonce des portes ouvertes, mais j’essaie de le faire de la façon la plus distrayante possible pour le public.

Pourquoi ce qui vous faisait rire ne vous amuse plus ?

Ce que racontait Terry Gilliam en 1985 dans Brazil, l’un de mes films fondateurs, s’est concrétisé. On est de plus en plus en plus connectés, mais de moins en moins proches des autres. Il est difficile d’aimer et maintenant on ne peut même plus se toucher. Je n’aurais jamais pensé que cela irait jusqu’à ce point-là et pourtant tout est fou autour de moi. J’affabule dans mon film, j’en rajoute mais je ne suis pas si loin de la réalité quand je montre, par exemple, comment mon personnage se fait virer de son travail. Ce genre de situations arrive tous les jours. Des gens qui ont tout donné à leur boulot se retrouvent sur le carreau du jour au lendemain. Je n’ai pas besoin d’inventer ce genre de choses. Elles nous sautent à la figure.

De quoi vous rendre nihiliste ?

Je ne me considère pas comme un nihiliste, plutôt comme un romantique désespéré. Ce que nous vivons aujourd’hui n’a rien de réjouissant. Cela n’empêche pas de rire, mais cela n’aide pas à communiquer alors qu’on est constamment sollicité sur sa tablette ou son téléphone. J’ai l’impression qu’on est opprimé dès le plus jeune âge et que cette société ne fait rien pour permettre de s’épanouir. Mais je garde un fond d’espoir. Je continue à pouvoir faire des films, ce qui prouve qu’on peut encore exister même quand on ne rentre pas dans le moule. 

Eprouvez-vous des difficultés à produire vos films ?

Depuis dix ans tout va bien, parce que je reste dans un budget raisonnable. En revanche, je ne pourrais pas trouver assez d’argent pour des œuvres comme Les Travailleurs de la mer, une adaptation de Victor Hugo dont je rêve depuis des années. Les films chers en costumes ont un public très limité. Je sais que la popularité des plateformes a explosé pendant la pandémie mais cela ne me rend pas inquiet pour l’avenir des salles. Les gens continueront à vouloir profiter de grands écrans et à avoir envie de voir des films ensemble. Bien sûr, il est probable qu’ils se concentreront plus sur des œuvres spectaculaires que sur des films aux budgets moyens comme les miens. Ce sont toujours ces films-là qui pâtissent. Mais, pour l’instant, je ne suis pas à plaindre.

Comment voyez-vous le « monde d’après » ?

Je suis assez pessimiste. Comment ne pas l’être ? Je crois beaucoup aux petites gens, et à leur innocence. Je crois aussi à l’intelligence collective, à la bonté comme à l’entraide, mais ce ne sont jamais les gens qui portent ces valeurs qu’on trouve aux commandes. Ceux qui nous dirigent, qu’ils soient politiques ou religieux, nous imposent leurs ambitions et autres intérêts privés. On souffre beaucoup de ça. Il va être difficile de se débarrasser de ces gens-là, car ils ont tellement noyauté les gouvernements et les administrations que je ne vois pas bien comment cela pourra être possible.

Cela vous donne-t-il envie de militer ?

Je serais prêt à le faire si on tenait compte de notre avis quand on nous le demande, qu’il s’agisse d’installer une piste cyclable dans la rue ou qu’il s’agisse de causes plus importantes. Il y a bien eu le référendum sur l’Europe mais on ne peut pas dire que notre avis a été écouté… Cela amène une défiance totale à l’égard des politiques. Les gens ne savent plus comment agir, ils se sentent impuissants. Moi-même, j’ai l’impression que le vote ne sert plus à grand-chose. On est consultés une fois tous les cinq ans pour élire des gens qu’on veut bien nous présenter et qui ne nous emballent pas forcément. Je trouve qu’il y a un déni de démocratie dans notre pays.

Quelles leçons pourrait-on tirer de la crise sanitaire ?

La pandémie nous a poussés vers l’essentiel. C’est la façon dont je la prends. Comme une occasion de réfléchir et de cerner mes priorités. J’aimerais que les dirigeants aient le même raisonnement, mais je n’y crois pas. Ils sont trop centrés sur l’économie de marché pour penser à autre chose. L’individu, lui, est conscient qu’il existe d’autres urgences mais cela ne suffit pas. Il n’y a qu’à voir ce qui se passe autour de nous. Le dernier truc qui m’a mis en colère est le retour de pesticides qui tuent les d’abeilles. On a envie de secouer les dirigeants en leur disant : « On a des canicules à 40 degrés tous les étés et le Covid-19. Il vous faut quoi de plus pour voir qu’il est temps de faire quelque chose pour la planète ?

C’est pour ça que vous criez « Adieu les cons « ?

Je ne porte pas de jugement. Il m’est indispensable d’aimer mes personnages. Je commente ce que je vois et je m’inclus dans les cons du titre de mon film ! L’important n’est pas qu’on soit con mais pourquoi on l’est devenu et comment on peut cesser de l’être. C’est cela qui m’intéresse et que je veux continuer d’explorer tant que j’en aurai la possibilité. Mon prochain film parlera des difficultés de confronter un politicien idéaliste et pur au système en place.

20 secondes de contexte

Lors de cette interview réalisée le 12 octobre, Albert Dupontel confiait à 20 Minutes son inquiétude de savoir si son film ​Adieu les cons allait pouvoir être vu dans de bonnes conditions une semaine plus tard. Et puis il y a eu l’annonce du couvre-feu le 14 octobre. Après un week-end à discuter s’il valait mieux, ou non, reporter la sortie du film, Adieu les cons est finalement bien sorti ce mercredi. Pour se remettre de ses émotions, Albert Dupontel s’est aussitôt mis au vert et 20 Minutes n’a donc pas pu l’interroger sur cette actualité récente ni recueillir ses réactions face au succès annoncé de sa comédie grinçante ou le faire réagir sur l’attentat survenu le 16 octobre à Conflans-Saint-Honorine.

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